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Nagasaki, Fukushima : le second temps du risque nucléaire

mercredi 8 juin 2011

par Bernard Doray, psychiatre, chercheur, au Cedrate (centre de recherches et d’actions sur les traumatismes et l’exclusion), membre de la direction d’Espaces Marx.

Le livre du philosophe Günter Anders, Hiroshima est partout [1], nous suggère que le vrai de la bombe, c’est Nagasaki. Car là où Hiroshima se présente comme un événement définitif, une horreur si indépassable qu’elle porterait en elle la négation de la possibilité d’une répétition, Nagasaki dit tout le contraire : la répétition est à portée de bouton.

Pour les accidents de l’atome civil qui ne tuent pas moins que le militaire, nous vivons aujourd’hui aussi un second temps. Celui des accommodements. Au nom des droits sacro-saints de la propriété privée des sites industriels, une immense catastrophe nucléaire qui affectera le Japon sinon la planète pendant une durée indéterminée est gérée par la plus grande entreprise privée d’électricité du monde, la Tepco : un résultat net de 1,2 milliard d’euros en 2010. Face à cette catastrophe évitable [2], la direction s’est surtout mobilisée pour minimiser ses pertes. Pour le reste, la prime journalière de 15 € pour les liquidateurs qui travaillent au cœur de la centrale de Fukushima et les « sincères excuses » pour « l’anxiété et les nuisances » faites à un groupe d’habitants déplacés ont paru suffisantes à un staff de direction dont le numéro un, Masataka Shimizu, n’a pas été vu en public entre le 13 et le 29 mars.

Bien sûr il faut accuser le capitalisme de ces pratiques criminelles. Et comme le capitalisme n’est pas une personne morale il serait très important qu’un tribunal pénal international rompe l’impunité lorsque des intérêts égoïstes conduisent notamment à des catastrophes sanitaires majeures qui sont, à proprement parler, des crimes contre l’humanité.

Il faut accuser le capitalisme, mais le pli était déjà pris à Tchernobyl-URSS, de cette manière de récompenser d’une misère l’abnégation des sacrifiés sans lesquels la catastrophe aurait suivi son cours sans fin. Du livre incontournable de Wladimir Tchertkoff Le crime de Tchernobyl, Le goulag nucléaire[Paru chez Actes Sud, 2006.]] je garde cet échange de l’auteur avec un liquidateur au bout du rouleau :

« - Nous autres, les vieux comme on dit, c’est une chose, mais pour les enfants c’est très triste. Ils ne vivront pas jusqu’à notre âge. Et puis l’injustice règne. On m’a convoqué au commissariat de recrutement douze ans après Tchernobyl. Quand je leur ai montré mon certificat de liquidateur, comme quoi j’étais exempté, ils m’ont marqué dessus “valable jusqu’en 2000”. Pourquoi ça ? Jusqu’en 2000 je suis liquidateur et, après, je ne suis rien ? Les anciens combattants sont toujours des anciens combattants même quarante ans après la guerre […].

– W.T. : On veut vous liquider ?

– Probablement pour oublier Tchernobyl.

– W.T : Liquider les liquidateurs ?

– C’est ça.  »

Tourner la page, oublier Tchernobyl comme Hiroshima dans le film d’Alain Resnais [3], et repousser la réalité de Fukushima derrière l’écran bavard de sa télévision sont sans doute la réaction la plus normale pour un individu. Mais d’autres résistent depuis longtemps aux mensonges dormitifs.

Le mardi 15 mars, j’ai fait le voyage de Genève pour être avec les vigies du collectif Independent WHO (OMS Indépendante) [4] qui mobilisent quelque trois cents citoyennes et citoyens du monde qui se relaient depuis quatre ans pour manifester silencieusement tous les jours ouvrés devant l’immeuble de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il s’agit de dénoncer l’accord OMS-AIEA qui place la première agence de l’ONU dédiée à la santé sous la tutelle de l’Agence internationale de l’énergie atomique vouée à la promotion du nucléaire civil. Maryvonne David Jugneau, Renée Barasinski étaient au poste, et Alison Katz est venue apporter des informations. C’est là que j’ai entendu parler des procédures U : U comme ultime. Au-delà, on ne sait pas faire. Rien dans l’air de Genève ne nous signalait que nous entrions dans un autre âge de l’humanité, la catastrophe devenue consentie. Et je mentirais si je disais que j’ai compris à ce moment que le monde humain pouvait glisser dans une double abîme : l’impuissance technique à bloquer un processus encore local, et l’acceptation morale de soumettre prosaïquement le sort de l’humanité à des forces inorganiques désymbolisantes pour un temps dont personne ne peut estimer le terme.

C’est à y résister qu’il faut s’appliquer

Le cas de la Conférence de Kiev organisée en juin 2001 par l’OMS et l’AIEA, restitué par le film Controverses nucléaires (Tchertkoff, 2003), constitue un cas d’école. On y voit à nu le lobbying effarant d’un clan qui ne veut entendre du péril nucléaire que le modèle de la bombe d’Hiroshima, laquelle se désintègre en même temps qu’elle fait son œuvre de mort. Une psychiatrie complice assure que la dépression essentielle des malades est une affaire de stress, et l’évidence qu’ingérer pendant des années, même à basses doses, des nucléotides radioactifs pouvait provoquer de graves maladies était repoussée par des propos d’une rare véhémence. Les lignes n’ont guère bougé aujourd’hui. Le bilan officiel de Tchernobyl cosigné par l’OMS et l’AIEA paru le 5 septembre 2005 concède une cinquantaine de morts, 400 irradiés, et 4 000 morts potentiels. Ce bilan n’a que le défaut de ne prendre en compte ni le taux accablant d’enfants malades ou présentant des malformations dans les zones contaminées, ni le sort des 600 000 à 1 000 000 liquidateurs qui ont lourdement payé leur engagement contre le feu nucléaire pour épargner à l’Europe et au monde une catastrophe encore plus grave.
Face à ce compte flatteur, l’Académie des Sciences de New-York publie aujourd’hui une étude très complète, intitulée Chernobyl, Consequences of the catastrophe for people and the environment, qui synthétise près de 5 000 articles et recherches de terrain qui n’avaient pas été visités jusqu’ici en principe pour cause d’écriture cyrillique. Les auteurs estiment à 985 000 le nombre de décès survenus à cause de Tchernobyl dans le monde entier entre 1986 et 2001 [5].

Notes

[1Pour la France, Le Seuil, 2008.

[2Il aurait suffi de suivre l’avertissement très net du sismologue Ishibashi Katsuhiko qui n’a pu que démissionner du comité des normes sismiques du Japon en 2007 pour marquer son désaccord.

[3Hiroshima mon amour (1959).

[5Chernobyl : Consequences of the Catastrophe for People and the Environment, compiled by authors Alexey Yablokov of the Center for Russian Environmental Policy in Moscow, and Vassily Nesterenko and Alexey Nesterenko of the Institute of Radiation Safety, in Minsk, Belarus.

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