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Révolution au Caire

Témoignage de Gabriele Habashi, journaliste au Caire.

mercredi 8 juin 2011

Partie I

Le Caire, le lundi 7 février 2011

Les turbulences sont derrière nous mais la révolution est toujours en cours. Nous avons au moins de nouveau le téléphone et Internet, et la ville a retrouvé une vie à peu près normale avec les restrictions habituelles inhérentes à toute révolution telles que les rues bloquées autour de la place Tahrir et le couvre-feu dont on ne sait pas s’il est toujours en vigueur et pour combien de temps.

Les policiers sont à nouveau aux coins des rues et aux carrefours. Personne ne les prend au sérieux parce qu’ils avaient disparu au moment du danger. Vêtus en civil, ils s’étaient mêlés à la foule pour essayer de susciter troubles, colère, conflits et pillages et avaient été parmi ceux qui ont attaqué la place Tahrir. Maintenant, ils sont de retour, vêtus de leur uniforme, et se comportent comme si rien ne s’était passé. Mais, au cours des derniers jours, des postes de police ont été incendiés et des policiers ont été agressés. Les gens montrent clairement qu’ils ne se laisseront plus intimider.

Certains apprécient le retour de la police. La présence familière de l’uniforme donne aux rues l’apparence de la normalité. D’aucuns ont même émis l’opinion que le retour de la police montre que «  quelqu’un enfin  » va ramener la paix et la tranquillité. Ils ont oublié que, quelques jours plus tôt, ces policiers nous avaient laissés seuls face au chaos. Les derniers jours nous ont vraiment prouvé que nous pouvons nous passer de la police. Des brigades populaires ont assuré une meilleure protection que toute intervention policière. Le gouvernement avait ordonné le retrait de la police et l’ouverture des prisons pour libérer des criminels et provoquer des pillages. La première nuit a été terrible  : partout des cris, des fusillades, des incendies. Beaucoup d’appartements ont été cambriolés, pris d’assaut et pillés. Le gouvernement espérait que ce chaos détournerait l’attention de la population et mettrait un terme à la protestation contre les injustices commises par le régime. Au lieu de cela, les quartiers se sont organisés. Des jeunes gens audacieux et des hommes en armes montaient la garde dans les rues, la nuit. Les gens sont subitement devenus conscients de leur propre pouvoir. Un système a été mis en place rapidement, dans lequel chaque segment de rue a été contrôlé par des habitants du quartier. Les différentes patrouilles étaient en contact les unes avec les autres et savaient qui se déplaçait dans le secteur. Les hommes se sont relayés pour monter la garde, afin que chacun puisse dormir au moins un peu.

Colère et répression

Pendant la journée, personne ne sortait sans arme, qu’il s’agisse d’un couteau de poche, d’une bombe de laque pour les cheveux avec un briquet, d’une tige de bambou ou d’un bâton. Tout le monde était prêt à se défendre. En deux jours la situation est redevenue nettement plus calme, beaucoup de criminels et de pillards ont été arrêtés par les citoyens et remis à la police militaire. L’humeur était au beau fixe et les gens rayonnaient de confiance dans l’avenir. Ils ont réalisé qu’ils pouvaient faire bouger les choses, apporter des changements.
Ce processus avait été précédé quelques semaines plus tôt par le soulèvement des Tunisiens et l’abdication de Ben Ali. Les Égyptiens ont suivi ces événements de près. La révolution en Tunisie a commencé avec l’immolation publique d’un jeune homme. En Égypte, trois personnes ont suivi son exemple. Mais, malgré une vive émotion, l’Égypte n’a pas bougé jusqu’à la «  journée de la police  » du 25 janvier, décidée il y a deux ans, pour rendre hommage à la police ou pour rendre le système de répression policière plus sympathique.
La situation couvait en Égypte après les événements de Tunisie, et on annonçait de nombreuses manifestations pour ce jour-là. Il était très clair que, cette fois, ce ne serait pas un jour de congé pour la police ni un jour où le peuple fêterait la police. Des milliers de policiers «  antiémeute  » étaient présents en centre ville pour disperser les manifestations annoncées. Équipés de casques, de matraques et de boucliers, vêtus de noir, frappant du pied à l’unisson, ces policiers sont présents à chaque manifestation et suivent aveuglément les ordres de leurs supérieurs – que ce soit pour rester immobiles, bloquer le passage, frapper ou détruire. Toute personne qui a, un jour, assisté à une manifestation en Égypte connaît cette effrayante masse noire de policiers au regard vide. Les gens ont encore la chair de poule lorsqu’ils se rappellent leur propre sentiment de faiblesse face à cette démonstration de superpuissance irrésistible.

Cette fois, cependant, la police antiémeute n’a pas réussi à retenir les masses. Les gens voulaient faire entendre leur voix. La réaction brutale de la police antiémeute a provoqué une vague de protestations et des combats de rue. La colère du peuple contre la police et le régime a éclaté dans des manifestations et des combats farouches. Le peuple, soudain, n’avait plus peur et avait commencé à se soulever. Le 25 janvier, rebaptisé «  jour de la colère  », a marqué le début de la révolution en Égypte. Les jours suivants, on a perçu une tension inhabituelle. Les Égyptiens se contenteraient-ils d’une seule journée de manifestation et reprendraient-ils le train-train quotidien ou continueraient-ils  ?

La police s’est montrée d’une grande brutalité à l’égard des manifestants. Gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc ont blessé de nombreuses personnes et en ont tué certaines. Le réseau de téléphonie mobile a été désactivé dans certaines régions. L’État a montré sa force brutale. Les combats se sont poursuivis dans les zones rurales mais au Caire tout est resté relativement calme. Tout le monde attendait avec impatience le vendredi, car en d’autres occasions, des manifestions de protestations spontanées se sont déroulées après la prière du vendredi matin.

Le gouvernement a cette fois coupé le réseau de téléphonie mobile à travers tout le pays afin d’empêcher toute communication et coordination entre les manifestants. La colère contre l’oppression s’en est trouvée accrue au point que s’est imposée partout l’idée qu’il fallait en finir avec l’oppression.

Une amie qui vit à l’autre bout de la ville, près de l’aéroport, m’a rapporté que, après la prière, quelqu’un, dans la rue, a appelé tout le monde à se rendre place Tahrir – et tous se sont spontanément joints à lui, hommes, femmes et enfants. En un instant, des milliers et des centaines de milliers de manifestants ont marché vers la place Tahrir. Au bout de quelques kilomètres, à quelques centaines de mètres de la place, ils ont été accueillis par des gaz lacrymogènes et ont dû fuir les assauts de la police. Mon amie a réussi à rentrer chez elle. Pendant des heures, elle est restée sans nouvelles de sa fille, de son fils et de son frère, qui avaient continué à se battre, avec des centaines de milliers de manifestants, pour leurs droits à la liberté d’expression. Les combats de rue ont fait rage. Les sièges des services gouvernementaux ont brûlé. Le siège du Parti national démocratique, progouvernemental, a été détruit. Les postes de police ont été pris d’assaut. La camionnette de la police antiémeute a été incendiée. Rien ne pouvait retenir la foule. Les manifestants ont tenu bon contre la force brutale du gouvernement et exigé la démission du Président. Il y a eu beaucoup de blessés et de morts.

Volte-face des médias occidentaux

Alors que les médias occidentaux passaient progressivement du soutien à Moubarak à la solidarité avec les manifestants et étaient soudain favorables à un système démocratique, nous tentions d’organiser la vie dans un nouveau contexte. Les services de téléphonie mobile et Internet ne fonctionnaient toujours pas. La police avait disparu. Des bénévoles réglaient la circulation. L’armée était présente au Caire. Des chars circulaient ou stationnaient au centre ville. Les combats entre la population et la police se sont poursuivis.
Malgré le courage et l’impression de changement, nul ne savait à quoi cela aboutirait. Le Caire a été coupé du monde. La chaîne de télévision Al-Jazeera a été coupée  ; il n’y avait plus ni Internet ni téléphone mobile. Toute l’économie était paralysée. Les inquiétudes concernant la vie quotidienne se sont accrues. Il n’y avait plus d’argent aux distributeurs automatiques, les prix alimentaires ont augmenté et certains aliments sont devenus rares. Il régnait un fort sentiment d’insécurité. Des manifestants dormaient place Tahrir, et des manifestations se déroulaient dans d’autres parties de la ville. Les combats se poursuivaient en province. Il fallait marcher des kilomètres pour se déplacer ou gagner le centre ville car il n’y avait ni bus ni taxis publics et l’essence pour les voitures des particuliers était rationnée. Néanmoins, le flux de manifestants n’a pas cessé et le mouvement de protestation a grandi de jour en jour.

Le 1er février, nous nous sommes tous rendus place Tahrir. L’ambiance était telle que nous pouvions croire que la révolution finirait par l’emporter. Les manifestants s’étaient mis d’accord sur quelques objectifs  :

● Démission du Président.

● Abolition de l’état d’urgence et de toutes les lois restreignant la liberté.

● Dissolution du Parlement élu par la fraude électorale.

● Gouvernement de transition composé de représentants des partis démocratiques jusqu’à de prochaines élections.

● Rédaction d’une nouvelle constitution.

Hosni Moubarak n’a pas cédé mais il a désigné Omar Suleiman comme vice-président  ; il a promis des réformes et remplacé cinq ministres mais n’a nullement mentionné l’état d’urgence qui avait rendu possible la politique de répression interne depuis 30 ans. Le gouvernement a menacé de faire respecter le couvre-feu en prenant des mesures extrêmes, mais c’était une menace en l’air d’autant plus qu’il n’y avait pas de police pour faire respecter quoi que ce soit. La nuit, des particuliers gardaient toujours les routes et les déplacements étaient limités par les barrages routiers tenus par les habitants.

Puis survint l’assaut de la place Tahrir. Le régime a pris une revanche brutale en organisant un véritable massacre  : le 2 février, des soi-disant manifestants pro-Moubarak ont ​​pris d’assaut la place Tahrir et essayé de l’évacuer. Ce fut un énorme choc. On avait vu, un peu plus tôt, des membres du Parlement et des représentants du gouvernement dans les quartiers les plus pauvres proposer de fortes sommes d’argent pour participer à la manifestation «  pro-Moubarak  » et des sommes encore plus élevées pour dégager la place. Des policiers en civil ont été mobilisés ainsi que des mercenaires. La foule pro-Moubarak était armée de couteaux, de pierres et de bâtons, tandis que les manifestants contre le régime n’avaient autorisé l’accès qu’aux gens non armés. La police militaire qui avait contrôlé les rues autour de la place avait laissé passer les bandits armés. On ne peut donc pas parler de neutralité de l’armée ni de son désir de protéger le peuple.

Une ville morte

Le jour suivant, la ville était morte. La plupart des gens n’ont pas osé s’aventurer à l’extérieur. L’état d’esprit avait changé. Il y avait une forte tension. Beaucoup de gens, déprimés, sont restés chez eux en dépit des manifestations en cours dans tout le pays et sur la place Tahrir. Beaucoup étaient découragés et se demandaient si les manifestations finiraient un jour par renverser le régime  ; ils craignaient un retour en arrière. Quiconque sortait dans la rue se trouvait confronté à des groupes de jeunes agressifs, sans savoir si c’étaient de simples civils ou des policiers.

La télévision d’État a affirmé que les services de renseignement étrangers avaient organisé les manifestations. Des journalistes étrangers et les chaînes de télévision étrangères ont été attaqués. Je suis allée, le lendemain, travailler à la télévision. Nous avons dû nous barricader et travailler dans l’obscurité à la lueur des écrans d’ordinateur pour ne pas devenir des cibles. Il est stupéfiant de voir avec quelle rapidité les comportements avaient changé dans la rue. Tard dans la nuit, sur le chemin du retour, je n’ai pas été traitée avec la courtoisie habituelle. Je me suis sentie menacée pour la première fois. À un barrage routier, un groupe de jeunes gens s’est précipité vers ma voiture, surexcité par la capture d’une étrangère. La foule déchaînée m’a accompagnée au poste militaire, où, ne sachant vraiment que faire de moi, on m’a renvoyée. Cette scène s’est répétée à plusieurs reprises.

L’armée n’a manifestement pas voulu soutenir les manifestants  ; elle a voulu chasser les étrangers et essayé d’envenimer les rapports. On a dit que l’armée ne tirerait jamais sur le peuple, mais elle ne l’a pas aidé à accéder à la place Tahrir. Les étrangers et les Égyptiens qui en avaient les moyens ont commencé à quitter le pays. Les membres de l’élite au pouvoir ont fui dans des jets privés. Il n’y avait plus de vols réguliers, mais les ambassades ont organisé des vols d’évacuation. J’ai décidé de rester. Je me suis toujours sentie en sécurité à la maison.

J’ai eu l’impression que le gouvernement en difficulté a cherché à tromper les Égyptiens pour les isoler par des actions contre les étrangers. J’étais prête à vivre dans ces conditions difficiles et je me suis sentie profondément solidaire des Égyptiens, dont le pays a également été le mien pendant de nombreuses années. L’impressionnante capacité des Égyptiens à s’organiser m’a convaincue qu’ils seraient capables de gérer raisonnablement leur pays une fois atteint leur objectif. Il y a suffisamment de gens intelligents en Égypte pour gouverner ce pays beaucoup mieux qu’il ne l’est aujourd’hui.

Tout se focalisait maintenant sur la place Tahrir. De nombreux manifestants y maintenaient leur position. Des combats acharnés faisaient rage dans tout le pays, mais ce lieu était devenu le symbole international de la conquête de liberté par le peuple égyptien. En dépit de toutes les manifestations, rien n’avançait hormis le fait que Moubarak avait nommé Omar Suleiman comme vice-président. Il n’y avait aucune raison d’espérer que le Président allait démissionner. Je voyais de nombreuses personnes perdre espoir. Après l’euphorie des premiers jours, la brutalité de l’ancien régime décourageait le peuple.
Le jour suivant le massacre, la ville s’est réveillée lentement et les gens ont retrouvé à contrecœur leur vie quotidienne. Internet fonctionnait à nouveau et le travail a repris. Les banques ont enfin annoncé leur réouverture. Les gens ont continué à soutenir les manifestants qui tenaient depuis deux semaines sur la place Tahrir. Leur détermination était d’autant plus admirable qu’à cette époque de l’année les nuits sont froides et venteuses. Dans la journée, tous ceux qui avaient un peu de temps libre y allaient aussi, malgré les difficultés à franchir les barrages et les points de contrôle.

J’y suis allée moi-même. J’ai pu constater que ce n’était pas seulement une révolution de la génération Facebook, comme l’ont dit les médias. Certes, la génération Facebook a contribué à populariser la révolution dans le monde entier par des photos et des comptes-rendus, mais il était manifeste que, dès le début, les Égyptiens de toutes les générations, de toutes les classes et de tous les niveaux de la société ont participé à cette révolution. J’ai été particulièrement émue par la rencontre avec une mère et sa fille. La femme dégageait une dignité tranquille. Sa tenue vestimentaire révélait un milieu modeste. Elle et sa famille dormaient sur la place depuis le 25 janvier. Ils avaient tous quitté leur travail pour aider à gagner la révolution. C’est la chose la plus importante aujourd’hui, a-t-elle déclaré  ; plus tard, il sera temps de retourner au travail, maintenant la seule chose qui importe c’est d’instaurer une vie digne d’être vécue. Je lui ai demandé combien de temps elle avait l’intention de rester. Elle m’a regardée et m’a répondu fermement  : «  Jusqu’à ce qu’il abdique  »

Une foule organisée

La place Tahrir était incroyablement bien organisée et il y régnait une atmosphère paisible et confiante. À l’extérieur, les officiers qui en contrôlaient l’entrée cherchaient à faire croire que les protestations étaient maintenant terminées et n’étaient plus le fait que de quelques excités. C’était propre. Partout, des gens présentaient leurs posters. Un mur sur lequel étaient affichées des photos de personnes tuées au cours de la révolution rappelait à tous qu’il ne s’agissait pas d’une grande fête. Conservateurs et progressistes discutaient avec animation. Certains faisaient régulièrement leur prière. Les artistes organisaient des initiatives et on entendait partout des tambours marquant le rythme des slogans de protestation. Sur un podium, des partisans plus ou moins connus de la révolution prononçaient des discours, et il y avait divers forums de discussion pour échanger entre les différents groupes. Aux sorties, des médecins avaient installé des hôpitaux de fortune pour soigner les malades et les blessés.
Les chars de l’armée flanquaient la place  ; des hommes et des jeunes étaient assis autour d’eux, sur les roues et les chaînes, pour les empêcher d’avancer et de réduire l’espace pour les manifestants.
Une anecdote montre que les gens ont vraiment pris conscience de leurs droits. Un matin, je suis allée Place Tahrir soutenir les manifestants avec deux sacs de croissants. Un officier de l’armée m’a arrêtée au poste de contrôle en affirmant qu’il était «  interdit  » d’apporter de la nourriture à l’intérieur. J’étais furieuse de voir de nombreux sacs de nourriture jetés en un énorme tas. J’y suis retournée plus tard exiger qu’on me rende mes sacs. Beaucoup d’autres personnes avaient apporté des aliments, des vêtements et des couvertures et avaient refusé de les abandonner. Soudain, un homme a invité tous les autres à s’asseoir. Il s’agissait surtout d’hommes pauvres venus du Sud de l’Égypte, avec leurs gros sacs en plastique. Je venais de récupérer mes sacs et je suis allée m’asseoir avec ces hommes. Ce fut une manifestation spontanée. Quelqu’un a lancé le slogan «  Sit-in jusqu’à ce que la nourriture puisse entrer  »  ; tous l’ont repris en chœur. La foule a grossi rapidement, et bientôt nous étions des centaines. Au bout d’une bonne demi-heure, les soldats se sont énervés et nous ont laissés entrer avec nos sacs  ! Auparavant, les gens n’avaient pas conscience du fait qu’ils avaient du pouvoir  ; il n’y avait jamais eu de protestation sans peur ni une telle solidarité.

Partie II

Le Caire, le jeudi 10 février

Jeudi, nous étions sûrs que le moment était venu. Toute la journée il y avait eu des rumeurs  ; on disait que l’armée dégagerait la place par la force, peut-être à l’aide de gaz neurotoxiques et de balles réelles. La rumeur était fondée sur des informations fiables. Elle causait une grande agitation et une forte tension. Mais les manifestants ne voulaient pas bouger, même si le prix en était élevé. J’ai téléphoné à plusieurs de mes amis qui se trouvaient sur la place. Ils ne voyaient aucune autre solution. Enfin, en début de soirée, un général est venu s’adresser aux manifestants et les calmer. Il a annoncé que Moubarak allait prononcer un discours. La nuit allait bientôt tomber et nul ne savait ce qu’elle amènerait. On m’a demandé d’apporter à nouveau mon aide au bureau des correspondants et j’ai rapidement quitté la maison pour me rendre au bureau. Il y régnait une grande agitation. Les gens allaient et venaient et la télévision ronronnait à l’arrière-plan. Le discours du Président a commencé.

Moubarak était semblable à lui-même, impeccable, impassible, intouchable. C’était étonnant pour un homme de plus de 80 ans et très malade. Plus tard, on a dit que ce discours avait été pré-enregistré et qu’il s’était effondré à plusieurs reprises pendant son enregistrement, mais il n’y en avait aucune trace lors de son apparition à l’écran. Le visage grave, il a annoncé des réformes. Il remettrait le pouvoir à Omar Suleiman, dans certains domaines, mais garderait le privilège de certaines décisions. La colère provoquée par ce discours a été immédiate. De la fenêtre du bureau nous avions vue sur la Corniche (la rue sur la rive Est du Nil) en face du bâtiment de la télévision d’État. Nous avons vu un fleuve de milliers de gens en colère affluer vers le siège de la télévision. La Corniche s’est rapidement remplie de manifestants. Au lieu de partir, Moubarak se donnait un délai supplémentaire. Les gens ne voulaient plus l’accepter. Le siège de la TV a été encerclé par l’armée. Des rouleaux de fil de fer barbelé entouraient le secteur. Une rangée de soldats se tenait derrière les barbelés, épaule contre épaule, leurs armes appuyées sur le sol. Il n’y eut pas de violence. L’armée n’était là que pour protéger la télévision au cas où cela se serait avéré nécessaire. Les soldats étaient immobiles. Derrière eux, on pouvait voir leurs supérieurs faire nerveusement les cent pas, talkies-walkies à l’oreille.

Rester jusqu’au bout

Bientôt, des milliers de gens se sont rassemblés face aux barbelés. Ils étaient décidés à rester jusqu’à la satisfaction de leurs revendications. Les manifestants étaient bien organisés. Ce n’était pas étonnant, après tant de semaines d’occupation de la place Tahrir. En peu de temps, ils ont installé un petit hôpital à l’arrière et posé des couvertures et des sacs de couchage sur le sol. Les tambours rythmaient les appels répétés à la démission de Moubarak. Les manifestants affirmaient leur volonté de ne pas renoncer. Tôt le matin, les gens sont arrivés en masse. Tous ceux dont le discours de Moubarak avait provoqué la colère se dirigeaient vers la place Tahrir, fendant la foule qui se trouvait sur la Corniche face au siège de la télévision. La foule a occupé toute la route menant aux bords du Nil, pressée contre les barbelés. On ne pouvait exclure la possibilité d’une panique de masse. Le bruit des tambours et les slogans ont pris une force croissante, comme si les gens par leur voix pouvaient changer les choses. Le chœur des dizaines de milliers de voix dégageait une force incroyable. La discipline régnait. Les manifestants ont montré qu’ils avaient vaincu toutes leurs peurs et voulaient atteindre un objectif commun. Ils continuaient sans relâche à exiger la démission de Moubarak. Du matin au soir, la tension s’est accrue ainsi que leur impatience, mais rien ne se passait. Nous étions aux premières loges et nous avons perçu quelques moments de tension. L’écho des tambours a accompagné notre travail tout au long de la journée. Nous pouvions voir les remous de la foule devant la clôture de barbelés et les soldats qui n’avaient pas bougé depuis la veille.

Soudain, il y a eu un mouvement de foule et des centaines de manifestants ont reflué en arrachant la clôture de barbelés. Les soldats ont bloqué le passage avant que le bâtiment de la télévision ne soit pris d’assaut. La situation était explosive. Les officiers se sont adressés aux manifestants. Ceux-ci ont remis la clôture en place. Les choses se sont calmées et les manifestations se sont poursuivies avec la même force qu’avant. Nous étions inquiets en voyant ce qui se passait derrière le bâtiment, hors de la vue des manifestants. Les soldats chargeaient les mitrailleuses. S’apprêtaient-ils à tirer sur la foule  ? Encore une fois, rien ne s’est passé. Un peu plus tard, les soldats ont offert des biscuits aux manifestants qui leur ont proposé des cigarettes. C’était étrange avec les armes prêtes à tirer en arrière plan. La nuit allait bientôt venir. Les manifestants étaient épuisés. Les protestations s’étaient poursuivies sans relâche tout au long de la journée, mais la situation ne semblait pas évoluer. Que se passerait-il si le gouvernement ne réagissait pas avant la nuit  ?

Enfin on a annoncé que le vice-président Omar Suleiman allait prendre la parole. Le visage de marbre, il a lu son discours. Un cri a traversé la foule. Moubarak a démissionné  ! Les gens s’embrassaient, les larmes coulaient. La tension s’est brisée. Les rires ont éclaté…
Quelle fête  ! Partout, les gens affluaient avec le drapeau égyptien et se dirigeaient vers la place Tahrir. Klaxons, cris de joie, chants et percussions. La foule en liesse a dansé. C’était une fête incroyable. L’ensemble de la population y a pris part – jeunes et vieux, hommes, femmes et enfants. Personne ne songeait au lendemain. Peu importait pour le moment que l’armée soit à la tête du gouvernement et non pas une alliance démocratique de représentants du peuple, que la plupart des ministres qui avaient soutenu le régime de Moubarak soient encore là, qu’il y ait toujours l’état d’urgence et le couvre-feu, que la démocratie soit encore loin.

Il fallait d’abord fêter la victoire  !

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