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Luttes de pouvoir au paradis : les élections de 2010 à Vienne

jeudi 9 juin 2011

par Ulrike Kruh, militante politique de gauche, Autriche

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L’indice Mercer 2010 de la qualité de la vie montre que Vienne, capitale autrichienne (1,7 million d’habitants), est le meilleur endroit au monde où vivre. Les critiques observent que les résultats de cette enquête sont fondés sur les renseignements fournis par des expatriés et qu’ils ne tiennent pas suffisamment compte de la vie de la moyenne des travailleurs et travailleuses viennois. Mais, les politiciens viennois attribuent ce résultat à leur politique et s’en octroient dans une large mesure le mérite.

Selon Eurostat, l’Autriche (et les Pays-Bas) bénéficie du taux de chômage le plus bas dans l’UE. Vienne a une structure différente de celle du reste du pays. On estime que 40 % de la population de la ville ne sont pas nés en Autriche et que l’allemand n’est pas leur langue maternelle. Dans la capitale, 82 % travaillent dans le secteur des services, près de 18 % dans les industries de production et quelques-uns ont des emplois agricoles.

Vienne est différente

La ville de Vienne est dirigée par les sociaux-démocrates depuis près de cent ans, mis à part la période du fascisme autrichien dans le milieu des années 1930 et le régime nazi de 1938 à 1945. En 1994, Michael Häupl, biologiste de profession, a remplacé dans ses fonctions de maire Helmut Zilk, qui était passé maître en communication publique. (Après sa mort, il s’est avéré que Zilk avait été informateur de la Tchécoslovaquie communiste lorsqu’il était encore journaliste). Son successeur Häupl est maire depuis seize ans ; c’est le premier à avoir effectué un aussi long mandat depuis 1945. Considérant les effets de la crise économique en 2008, le public attendait impatiemment les résultats des élections de la capitale. En 2009, le taux de chômage de Vienne était de 7,5 % (en utilisant la méthode de calcul LFC de l’UE) ; en 2010, il a légèrement augmenté. Les élections ont eu lieu le 10 octobre 2010. Häupl et ses sociaux-démocrates ont gagné. 67 % des électeurs ont voté, ce qui est un taux de participation plutôt élevé par rapport à d’autres élections municipales d’Europe de l’Ouest. Sept partis politiques et quelques petits groupes politiques ont pris part à l’élection. Les principaux partis sont les sociaux-démocrates (SPÖ) (44,3 %, 49 sièges au conseil municipal ; ils ont perdu sept sièges par rapport aux élections précédentes et, de ce fait, la majorité absolue ), suivis par le parti de droite Parti de la liberté (FPÖ) (25,77 % , 14 sièges), par l’ÖVP conservateur (13,9 %, 13 sièges au conseil municipal ; il a perdu cinq sièges par rapport aux résultats antérieurs), par le Parti Vert Die Grünen (12,6 %, 11 sièges ; ils ont perdu trois sièges), et par le KPÖ communiste (1,1 %).

Le grand gagnant a été le FPÖ. Il arrive en deuxième position tandis que les « gagnants habituels » – les sociaux-démocrates et les conservateurs – ont subi des pertes considérables. Un électeur viennois sur quatre voulait voir grandir l’influence du FPÖ, parti devenu internationalement célèbre avec son ancien leader, Jörg Haider. Pour en savoir plus sur l’arrière-plan sociologique de ce résultat alarmant, le Forum Soziale Gerechtigkeit (« Forum pour la justice sociale », un club de journalistes, d’intellectuels et de militants de gauche) a invité Günther Ogris – le directeur du SORA Institute for Social Research and Consulting, spécialisé dans les analyses des élections – à s’exprimer sur le sujet. Günther Ogris a étudié les statistiques sociologiques au Royaume-Uni, et son institut conseille des politiques autrichiens. Il est conseiller politique du SPÖ. Ce qui suit est une traduction de mon relevé de notes de l’intervention de Günther Ogris du 27 octobre 2010 à l’Amerling-Haus à Vienne.

Résultats

De 2001 à 2005, le FPÖ a obtenu entre 3 et 5 % des votes ; au cours de l’été 2005, 14 % ; en 2010 près de 26 %. Dans les quartiers ouvriers de Floridsdorf, Donaustadt, Simmering et Favoriten, les « rouges » (c.-à-d. les sociaux-démocrates) ont réussi à maintenir leur avance, mais avec de grandes difficultés, sur le parti fasciste (selon les termes du New York Times), le FPÖ qui les talonnait de près. Le FPÖ n’a pas gagné principalement les voix des jeunes, mais plutôt celles des travailleurs masculins âgés, socialement et politiquement déprimés. Le terme « déprimé » indique ici l’absence de perspectives que ces membres de la classe ouvrière ont désormais pour leurs enfants. Ces hommes sont d’anciens travailleurs qualifiés qui connaissent maintenant une mobilité sociale descendante. Jusqu’à l’âge de 35 ou 37 ans, ils jouissaient régulièrement de bonnes augmentations de salaires ; puis cela a cessé et il n’ont plus eu aucune possibilité de continuer à progresser. De 1970 à 2010, la population active féminine a augmenté d’un million. Les Viennoises n’ont pas d’affiliation stable à un seul parti politique. En chiffres absolus, le résultat des sociaux-démocrates (SPÖ) est resté stationnaire : ils ont obtenu 322 000 voix. Le SPÖ a perdu des votes chez les travailleurs masculins sans diplôme d’études secondaires, dans la classe ouvrière autrichienne de naissance, qui constitue l’ancienne base politique du SPÖ. L’ÖVP (conservateurs, démocrates-chrétiens) a perdu des voix chez les hommes de plus de 60 ans au profit du FPÖ, mais en a gagné chez les femmes jeunes. (Ce parti avec son enracinement en milieu catholique a toujours eu des difficultés dans la capitale, tout en ayant une grande influence culturelle dans les provinces autrichiennes). Les Verts n’ont pas obtenu les votes des personnes âgées et des retraités de plus de 60 ans. Les Verts et les « rouges » ont été populaires à égalité parmi les jeunes électeurs. Les étudiants ont voté pour le SPÖ et pour le Parti vert. De ce point de vue, il est certainement politiquement imprudent de la part du SPÖ de réduire le budget de l’université. Il y a 150 000 électeurs à Vienne qui ont un rapport professionnel avec les universités, et leur nombre pourrait se révéler décisif. Mais ce groupe nombreux et important a été négligé jusqu’à présent.

Les immigrants en tant que groupe de base

Contrairement à la croyance commune, les immigrants, les « nouveaux Autrichiens », constituent le nouveau noyau dur du parti social-démocrate. Ces dernières années, les naturalisations ont été réduites en raison de la peur générée par la droite politique – ce qui est extrêmement contre-productif pour le SPÖ. Curieusement, il existe plusieurs nouveaux groupes dans la population active qui n’ont pas encore été considérés par les sociaux-démocrates comme forces électorales décisives. Par exemple, 400 000 personnes en Autriche travaillent pour seulement trois grands distributeurs de produits alimentaires ; elles occupent des emplois logistiques qui ne peuvent pas être exportés vers la Chine. Il est intéressant de noter que l’ÖGB, la confédération autrichienne des syndicats, n’a pas encore compris l’importance de cette force politique. L’interprétation des résultats relativement bons pour le SPÖ dans les zones résidentielles aisées permet de dire que ce parti est devenu plus « bourgeois ». Il a clairement percé dans les classes moyennes, ce qui constitue un développement comparable à celui du Parti travailliste au Royaume-Uni.

Conclusions

Günther Ogris a formulé les cinq conclusions suivantes à partir des résultats des élections de Vienne de 2010.

● Les enfants de la classe ouvrière doivent bénéficier de plus d’opportunités dans les domaines de l’éducation et de l’emploi. Comme la société de l’information représente l’avenir, la politique doit la promouvoir et l’utiliser à bon escient.

● Le travail politique dans les projets de logements sociaux de Vienne dans les quartiers ouvriers (les fameux Gemeindebauten construits par des architectes renommés au début du XXe siècle) doit être intensifié.

● Une coopération plus étroite entre le parti et les syndicats devrait être encouragée. Il ne suffit pas de proposer des cours de droit, des cours de communication ou de techniques de négociation. Les comités d’entreprise doivent être en mesure de développer une conscience et une pensée politiques.

● La moitié de l’électorat est négligée : les femmes. Par rapport aux années 1970, le nombre de femmes actives a augmenté de façon spectaculaire mais beaucoup d’entre elles sont reléguées dans des emplois peu rémunérés ou des emplois à temps partiel (le salaire moyen des femmes en Autriche est de 27 % inférieur au salaire moyen des hommes. Dans l’UE, Malte est le seul État à avoir un plus grand écart de salaires entre les hommes et les femmes. Cela signifie qu’il y a une lourde tâche et beaucoup de travail à accomplir pour les syndicats autrichiens !).

● Le processus d’intégration des immigrants doit être accéléré. Le nombre de naturalisations doit être augmenté car les nouveaux Autrichiens sont souvent des électeurs sociaux-démocrates. Toute évaluation des résultats des élections doit faire une distinction entre les causes sociologiques et les motivations à court terme des votes de l’électorat. Souvent ces décisions sont fortement influencées par les médias. Les responsables politiques doivent savoir que la compréhension des textes par les électeurs est devenue plus importante. Les électeurs principalement nationalistes du Parti de la liberté (FPÖ) ont une perspective complètement différente – on pourrait même dire une perspective biaisée – de la politique. Leur compréhension de la politique, et de ce qu’elle peut et doit faire, est contradictoire. Le principal problème de la social-démocratie semble être l’absence de cohérence narrative et l’absence évidente d’un objectif politique bien défini. La gauche ne sait pas expliquer le processus de la mondialisation à la population travailleuse. Elle n’est toujours pas en mesure de définir son projet pour l’avenir et d’expliquer ce projet à l’électorat. En outre, le concept de « société moderne de l’information » n’est pas encore politiquement compris en Autriche. Dans l’ensemble, les conclusions d’Ogris sur la politique autrichienne sont plutôt sombres. Comme ses conclusions sont fondées sur des données solides, nous ferions bien de les prendre au sérieux.

Le résultat politique

Comme les sociaux-démocrates n’ont pas obtenu la majorité absolue, ils ont formé une coalition avec le petit Parti vert. Leur chef Maria Vassilakou est devenue maire adjointe. C’est une immigrée grecque, une linguiste, maintenant en charge de la circulation et du développement urbain. C’est la première fois qu’une néo-Autrichienne occupe un poste aussi élevé dans la politique autrichienne, et c’est une avancée considérable. Mais maintenant tout le monde se pose la question suivante : pourquoi les Verts cessent-ils de critiquer les politiques environnementales de Vienne ? Ont-ils été amadoués ou même réduits au silence ? Les hommes politiques autrichiens qui veulent instaurer des changements ont une excellente occasion de le faire car les prochaines élections (pour le poste de gouverneur de l’État de Basse-Autriche) n’auront lieu qu’en 2013. En Autriche, comme dans la plupart des pays européens, les prix des produits alimentaires ont augmenté. ÀVienne, les prix de l’essence ont récemment augmenté de 9 %. De temps à autre, des rumeurs circulent dans la presse affirmant que le maire Häupl ne terminera pas son mandat en raison de problèmes de santé assez fréquents dans un pays vinicole. Dans ce cas, il serait remplacé par Renate Brauner qui deviendrait la première femme maire de Vienne. Si elle est bien gérée, Vienne continuera à être un endroit agréable à vivre et, espérons-le, pas seulement pour les riches expatriés.

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