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Accords sordides et politiques sans principes

jeudi 9 juin 2011

Entretien avec Ben Hayes *, réalisé en mars 2011 par Nick Buxton *
* Chercheur du Transnational Institute (TNI) travaillant pour l’organisme de surveillance des libertés civiles Statewatch et avec le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains (ECCHR, Berlin).

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Les relations de l’Europe avec la Libye ces dernières années ont été dictées par une politique dépourvue de principes et par les seuls profits. La brusque découverte d’une exigence humanitaire est non seulement profondément hypocrite, mais aussi pleine de duplicité. Comment s’explique l’histoire de la Libye sous Kadhafi passant du statut de paria à celui de composante acceptée de la communauté internationale, puis de nouveau au statut de paria ?

L’attitude à l’égard de Kadhafi fluctue en fonction des politiques et des profits. En 2003, je pense que Kadhafi a eu vraiment peur d’être classé dans « l’axe du mal » de Bush et de risquer de se trouver dans la ligne de mire. Après le 11 septembre, le président Bush a déclaré au monde « vous êtes soit avec nous soit contre nous » et Kadhafi a décidé qu’« avec nous » était préférable. Il s’en est suivi une série de négociations en coulisses, aboutissant, en 2004, au désormais tristement célèbre « accord du désert » du Premier ministre britannique Tony Blair.

Parlez-nous de ces accords de 2004.

Ce fut essentiellement une série de compromis. Kadhafi enterrerait ses programmes d’armement nucléaire et chimique et verserait des indemnités aux familles des victimes des attentats terroristes libyens – Lockerbie [vol Pan Am 103, en 1988], Berlin [La Belle discothèque, en 1986] et le vol Français UTA [772, tombé sur le Niger en 1989]. En outre, Kadhafi a accepté d’ouvrir l’économie de la Libye aux investissements occidentaux. En retour, l’ONU lèverait son embargo sur les armes et le gouvernement américain retirerait la Libye de sa liste des États soutenant le terrorisme et assurerait l’immunité de Kadhafi contre les poursuites pour ses crimes.

La plus opportuniste dans tout cela était peut-être l’UE, qui a vu la possibilité d’installer un « État tampon » contre les migrations en Afrique du Nord : un moyen d’arrêter les réfugiés et les migrants quittant l’Afrique pour l’Europe et un endroit où renvoyer les « clandestins ». Ceci, en retour, a fait paraître l’Italie comme l’un des principaux points d’entrée des migrants depuis la Libye. L’Italie accepterait finalement de payer des milliards d’indemnisation pour ses 30 années d’occupation de la Libye, dont une grande partie serait réinvestie en opérations d’infrastructures avec des entrepreneurs italiens.

Selon vous, quels ont été les principaux bénéficiaires de l’accord du désert de 2004 ?

Kadhafi en a certainement été l’un des principaux bénéficiaires. Il a pu accéder au marché international des armes, au matériel militaire et à la formation de ses forces spéciales – toutes choses qui maintenant reviennent nous hanter. Il y a ensuite les multinationales occidentales, bien sûr. Un contrat de 200 millions de dollars de gaz avec Shell a été signé dans le cadre de « l’accord du désert ». Suivi, en 2007, d’un accord de 900 millions de dollars de pétrole avec BP. L’industrie de l’armement, les compagnies de télécommunications, l’industrie de l’énergie, tout cela, bien sûr, a encore enrichi la famille Kadhafi, l’aidant à maintenir sa mainmise sur le pouvoir.

Comme je l’ai dit précédemment, les Italiens en ont également tiré profit. Le fabricant d’armes italien, Finmeccanica, a obtenu des contrats totalisant des centaines de millions d’euros pour le contrôle des frontières et les équipements de surveillance, pour assurer la police non seulement en Méditerranée mais également aux frontières entre la Libye d’une part, le Niger, le Tchad et le Soudan, au sud, d’autre part. Des entrepreneurs italiens ont également obtenu des contrats pour des travaux énormes tels que le projet d’« autoroute de l’information » côtière.

Les entreprises françaises et allemandes ont également obtenu une bonne part du gâteau. L’industrie de l’armement, les entreprises de télécommunications, de l’énergie en ont toutes bien profité. Tout cela bien sûr a encore enrichi la famille Kadhafi, en l’aidant à maintenir sa mainmise sur le pouvoir. Elle en a dûment retourné une partie aux banques européennes et via des opérations de prestige comme le club de football de la Juventus ainsi que par les liens financiers juteux de Saif Kadhafi avec la London School of Economics (LSE). Ces actifs sont maintenant gelés du fait des décisions de sanctions prises par l’ONU, mais l’hypocrisie est patente. Personne ne semblait se soucier de la provenance de l’argent, il y a tout juste quelques mois.

Dans tout cela, n’oublions pas la « guerre contre le terrorisme ». Les offres d’indemnisation dont j’ai parlé auparavant – et je suppose que c’était une bonne chose pour les familles des victimes – ont été négociées avec Moussa Koussa, alors responsable des services secrets libyens, actuellement ministre des Affaires étrangères de Kadhafi. C’est un homme qu’on dit encore plus odieux et brutal que Kadhafi lui-même, et directement impliqué dans la torture. Il est aussi fortement soupçonné d’avoir personnellement tué l’officier de police britannique Yvonne Fletcher lors du siège de l’ambassade de Libye dans les années 1980.

Quoi qu’il en soit, les accords d’indemnisation ont clairement conduit à des relations proches entre les hommes de Koussa et la CIA, et la politique de « transfert extraordinaire » (extraordinary rendition) des États-Unis a été dûment étendue à ce pays. La Libye est devenue, par procuration, un nouveau lieu pour la politique de prisons fantômes, de kidnapping, de torture des détenus menée au nom des États-Unis. Les Américains ont même invité les services de renseignement libyens à Guantanamo Bay pour interroger les détenus libyens qui avaient fortement soutenu l’insurrection en Irak. Est-ce un élément de plus qui peut revenir hanter la coalition actuelle ?

Pouvez-vous nous en dire plus sur le rôle de la Libye comme État « tampon de migration » de l’UE et son impact sur les migrants africains ?

Yasha Maccanico a constitué un dossier concernant cette surveillance au cours des sept dernières années. Nous avons mis en place une situation dans laquelle nous avons délocalisé et confié à ce régime tortionnaire la responsabilité concernant les migrants et les réfugiés d’Afrique à destination de l’Europe. Tant que la Libye a empêché les gens d’atteindre l’Europe, qu’elle a accepté de recevoir les personnes que nous avons expulsées et de faire la police dans la Méditerranée en notre nom, nous avons détourné les yeux des traitements inacceptables qu’elle leur infligeait.

Et, plus encore, nous avons été complices de ces traitements. L’UE a fourni son assistance technique pour les contrôles aux frontières, la façon de traiter les réfugiés et pour faciliter les rapatriements à destination et en provenance de la Libye (ce qu’on appelle les « accords de réadmission »). L’argent européen a coulé en Libye pour financer les contrôles d’immigration, construire des centres de rétention, former et équiper les gardes-frontières.

Maintenant que le souci du bien-être des citoyens libyens est, semble-t-il, au sommet de l’agenda politique international, n’est-il pas plutôt étonnant que nos dirigeants ne se soucient pas le moins du monde des centaines de milliers d’Africains qui ont été brutalement raflés par les autorités libyennes (ou renvoyés d’Europe via l’agence européenne Frontex), systématiquement privés des droits liés à la Convention de Genève, détenus dans des conditions épouvantables, puis expulsés vers des pays voisins ?

Plusieurs milliers d’entre eux ont été tout simplement abandonnés dans le désert de l’autre côté des frontières méridionales de la Libye. Des centaines, probablement des milliers sont morts. Tout cela a été prouvé par les groupes des droits de l’homme, condamné par les tribunaux européens et du HCR et tout simplement ignoré par les décideurs européens.

Pourquoi pensez-vous que les élites européennes et américaines ont finalement décidé de se débarrasser d’un « tyran corrompu » ?

Pourquoi voulons-nous un « changement de régime » en Libye ? C’est clairement l’objectif, même si ce qu’on nomme « communauté internationale » ne l’a pas expressément autorisé. Comme Seamus Milne l’a déclaré dans le Guardian, les « tyrans corrompus » ne nous sont d’aucune utilité lorsque leurs régimes sont sur le point de s’effondrer. C’est pourquoi nous nous sommes heureux de rester les bras croisés quand le Bahreïn, l’Arabie et de nombreux autres régimes condamnables répriment brutalement leurs propres versions du printemps arabe.

Dans le même temps, l’intervention en Libye offre à des dirigeants impopulaires comme Cameron et Sarkozy leur « moment des Malouines », et nous pensons qu’elle permet de mieux garantir notre influence et de protéger nos intérêts dans une Lybie post-Kadhafi. Il y a aussi beaucoup d’argent en jeu dans la reconstruction d’après-guerre et, bien sûr, dans le réarmement. Tout cela montre un plan profondément pervers et dangereux qui peut très bien avoir un effet boomerang, comme cela l’a été ailleurs, avec de terribles conséquences pour les Libyens des deux camps du conflit actuel.

Quelles sont les alternatives à la zone d’exclusion aérienne ou à une invasion pour protéger les civils contre Kadhafi ?

Nonobstant le fait qu’il est peut-être trop tard, nous aurions dû encourager et soutenir une véritable solution régionale. Cela aurait pu inclure une vraie zone d’exclusion aérienne, mais n’aurait pas conduit à la véritable agression militaire à laquelle nous assistons aujourd’hui.
Au lieu de faire appel aux acteurs concernés les plus influents comme l’Égypte, la Turquie et l’Union africaine, nos dirigeants ont choisi leurs avocats parmi les tyrans de la Ligue arabe, prétendant que c’était la même chose que la « communauté internationale ». Ce faisant, on a marginalisé les autres États qui étaient désireux de protéger les civils contre Kadhafi tout autant que nous prétendons le faire, mais qui voulaient le faire sans alimenter une guerre civile qui pourrait finalement aboutir à la partition du pays et à la création d’un autre protectorat colonial.

* Publié dans la lettre de TNI.

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