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Pourquoi l’Allemagne et les autres pays de l’euro ont besoin d’une autre Europe *

jeudi 9 juin 2011

Conrad Schuhler
écrivain allemand et économiste à l’ISW (Institut de recherche sociale, écologique et économique), Munich.

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La zone euro est soumise à un test de résistance. Une partie de ses membres ne pourront pas s’extirper par leurs propres moyens du piège de la dette. La cause principale des déficits records est la supériorité de l’économie allemande qui a été depuis le début le principal exportateur de marchandises ainsi que de capitaux. La politique allemande vise maintenant à soumettre les pays à un contrôle néolibéral plus strict à travers des politiques d’austérité rigides. Cet article oppose à cette stratégie – selon le ministre fédéral des Finances  : «  Nous exportons notre culture de la stabilité en Europe  » – les traits de base d’une «  autre Europe  », sans lesquels l’effondrement de l’Union monétaire serait inéluctable.

La politique gouvernementale allemande et la propagande néolibérale voudraient convaincre le monde que la crise de l’euro viendrait des défaillances de membres individuels. Certains pays, notamment dans le Sud, auraient mal travaillé et consommé beaucoup aux dépens des pays disciplinés comme, en premier lieu, l’Allemagne qui, comme l’a dit la chancelière Merkel au forum économique de Davos, serait tout simplement «  la meilleure  ». Mais d’autres soutiennent le contraire. La valse des exportations allemandes s’est développée aux dépens des autres et a ainsi miné les bases de l’euro. Le maître exportateur allemand a pu s’épanouir comme il l’a fait parce qu’il y a des raisons structurelles – qu’il faut corriger pour assainir l’euro.

Les vraies causes de la crise

Les causes structurelles sont  :

● Le vice de forme d’origine de la construction de l’euro a été le fait qu’on a intégré au forceps dans un système monétaire des pays ayant des structures économiques très différentes, sans même évoquer seulement une politique économique commune. L’appareil productif allemand dominant a pu s’imposer sans peine sur les marchés des économies dominées et empêcher de la même façon, sur le plan interne, les tentatives d’exportation en provenance de ces pays. Les entreprises allemandes ont été rendues encore plus compétitives par une politique fortement néolibérale. Ce qui a conduit à regrouper autour de l’Allemagne un bloc de pays ayant des excédents dans leurs exportations et leurs balances de paiement, qui s’oppose à un bloc des faibles dont le rôle se réduit à celui d’importateurs de marchandises et de capitaux. Si on ne corrige pas cette construction basée sur une polarisation de la zone euro, il n’y aura pas de stabilisation de l’euro et de la zone euro.

● L’endettement des pays de la zone euro n’est pas la cause de la crise, mais une conséquence des stratégies capitalistes néolibérales et de leur échec. Le nouveau dogme néolibéral de la diminution des recettes et de l’influence de l’État a conduit à miner les recettes et les performances de la puissance publique et à déréguler les marchés. La redistribution du bas vers le haut en faveur des détenteurs de patrimoine a contracté ou au moins retardé la demande intérieure. Les gains monétaires en forte augmentation sont allés pour la plus grande partie dans le secteur financier, qui s’est détaché de façon notable de l’économie réelle et a cherché son salut dans les transactions financières, c’est-à-dire en suscitant de nouveaux débiteurs. Les pays faibles de la zone euro en font partie car leurs déficits sont structurels. Quand la crise a éclaté, ces États étaient trop faibles pour mettre en œuvre des programmes conjoncturels et ouvrir le parapluie sans contracter de nouvelles dettes. Leur classement par les agences de notation comme faibles et plus ou moins incapables de rembourser la dette a fait qu’ils ont été obligés de payer un surplus et que la charge pour leurs dettes plus anciennes a augmenté en permanence. Plusieurs pays ne sont plus en mesure de sortir de leur endettement par leurs propres moyens, ce qui constitue un symptôme de la crise générale du capitalisme financier néolibéral.

La supériorité de l’économie allemande

La supériorité de l’économie allemande apparaît dans la forte part du secteur manufacturier dans la valeur ajoutée totale. La domination allemande dans l’exportation repose sur ce secteur. «  La dynamique exportatrice allemande repose sur un nombre réduit de branches, surtout l’automobile, l’industrie chimique et la machine-outil.  » (Becker, 13) En Allemagne, la part de l’industrie manufacturière est deux fois plus forte qu’en Italie, deux fois et demie plus qu’en France, quatre fois plus qu’en Espagne. Les avantages allemands existaient dès le départ et se sont accrus au cours des années depuis l’introduction de l’euro.

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Ce tableau montre l’extrême polarisation des pays de la zone euro au regard des échanges intra-européens, ainsi que de la compétitivité internationale en général. Sur 17 pays, seuls 6 – à savoir les Pays-Bas, l’Allemagne, la Belgique, l’Irlande, la Slovaquie et la Finlande – ont une balance commerciale positive avec le reste du monde (dans les échanges intra-européens, celle de la Finlande est négative et celle de la Slovénie tout juste positive). Les 11 autres présentent un bilan négatif, plus particulièrement les pays à problèmes, le Portugal, la Grèce et l’Espagne.

Le quatrième pays des PIGS, l’Irlande, affiche un excédent à cause de son attractivité pour les multinationales, qui, du fait du faible taux d’imposition des entreprises, produisent en Irlande pour les marchés extérieurs. C’est là qu’on voit le caractère particulier du problème irlandais, qui ne tient pas au double déficit fatal à d’autres pays – balance commerciale, budget de l’État. La crise budgétaire irlandaise est seulement due au fait que l’État s’est suicidé financièrement pour sauver les banques en difficulté. Le déficit budgétaire irlandais lié au sauvetage des banques a atteint en 2010 le tiers du PIB. Le désastre irlandais est un pur produit de la crise financière néolibérale et du transfert des déficits des banques vers les États.

Les six gagnants dans les échanges intra-européens sont groupés autour de la puissance dominante, l’Allemagne. La pesante supériorité allemande dans les exportations apparaît dans les chiffres du commerce mondial. Les excédents allemands pour la période de janvier à novembre 2010 sont égaux à plus de trois fois et demie ceux des Pays-Bas.

L’évolution de la situation de la France est intéressante  : elle est aussi devenue une victime de la stratégie commerciale agressive de l’Allemagne. C’est en 2003 que la balance commerciale française est devenue déficitaire (Becker, 15). Elle l’est restée jusqu’à aujourd’hui. C’est avec cet arrière-plan concret qu’il faut comprendre la critique du gouvernement français à l’égard de la politique économique allemande accusée de maintenir un marché intérieur trop étroit et de vivre du pouvoir d’achat des autres pays. À l’automne 2010, le président Sarkozy a cependant approuvé la ligne de la chancelière Merkel pour qui il n’appartiendrait pas aux Allemands de changer leur politique mais à tous les autres de s’aligner sur l’Allemagne. Sarkozy a été ramené dans la ligne néolibérale fondamentale – ce qui peut aussi s’expliquer par le fait que, dans la zone euro, les banques françaises sont, après les banques allemandes, les plus exposées dans les PIGS. En tout cas, le chef de meute allemand a une fois encore conforté sa domination grâce à «  l’axe franco-allemand  ».

Polarisation chez les gagnants et chez les perdants

Les différences structurelles existaient déjà au moment de l’introduction de la monnaie unique, ce sont donc des vices de fabrication depuis le début. L’espoir, exprimé à des fins de propagande, que la monnaie unique allait conduire à une politique économique intégrée et au rapprochement des conditions de vie et de travail a été une tromperie, tout comme les «  paysages en fleurs  » que le chancelier Kohl a fait peindre sur les murs au moment de la réunification allemande sous le signe du D-mark commun. Dans les faits, la ligne néolibérale rigoureuse adoptée en Allemagne a rendu les conditions de vie plus mauvaises dans le pays tout en améliorant la position des entreprises allemandes dans la compétition internationale mais surtout à l’intérieur de l’UE.

Les salaires dans la valeur ajoutée en Allemagne

La part des salaires dans la valeur ajoutée, mesurée dans l’économie dans son ensemble, baisse constamment dans le système mondial du capitalisme néolibéral. Elle baisse surtout en Allemagne, qui a cependant été doublée dans la dégringolade par les États-Unis en 2009. En Angleterre, en France et dans l’espace européen, la part des salaires baisse aussi. Mais c’est précisément dans l’espace européen que les différences entre les divers pays sont fortes et, dans toutes les catégories, c’est l’Allemagne qui est en tête pour la baisse des salaires.

L’évolution des salaires réels au cours de la période 2000-2009 montre une baisse de 4,5 % en Allemagne, alors qu’il y a eu augmentation chez tous les concurrents dans la zone euro, parfois de façon significative  : en Finlande, les salaires réels ont augmenté de 22 %, en Irlande de 15,2 %, en France de 8,6 %, en Espagne de 7,5 %. Pour les coûts salariaux unitaires, qui rapportent les coûts salariaux à la valeur des produits fabriqués, on peut voir le reflet de l’évolution de la compétitivité des entreprises. Plus l’augmentation des coûts salariaux est faible, plus les entreprises sont compétitives. Alors que les coûts salariaux ont augmenté entre 2000 et 2010 de 19,4 % dans la zone euro, ils ont augmenté seulement de 5,9 % en Allemagne mais de 37,1 % en Grèce, de 29,9 % en Espagne, de 26,5 % en Irlande, de 26,2 % au Portugal.

Les différences s’aggravent si on considère les coûts unitaires dans l’industrie manufacturière, le domaine principal des exportations allemandes. Là, la baisse est même de 6,4 % entre 2000 et 2008 en Allemagne. Chez tous les concurrents de la zone euro, il y a eu augmentation, et même de 26,3 % en Espagne. Les Allemands se sont ainsi ménagé un avantage lié aux coûts salariaux qui a augmenté de 32,7 % par rapport à l’Espagne sur les marchés européens concernés. Pour le Portugal, les entreprises allemandes bénéficient d’un avantage qui a augmenté de 15,5 %, pour la Grèce de 15,3 % et même encore de 12,6 % pour la France. Si on considère qu’au moment de l’introduction de l’euro l’Allemagne avait déjà la structure productive la meilleure, il est clair que la polarisation rapide dans la zone euro a permis une domination absolue des entreprises allemandes.
Cette domination de l’industrie exportatrice allemande, qui est due avant tout à la pression sur les salaires, a son revers, à savoir la diminution constante de la demande intérieure au regard des capacités de production. Il est donc clair pour les entreprises qu’elles doivent produire de plus en plus pour l’exportation et/ou investir une grande partie des profits sur les marchés financiers.

Une fiscalité pour les entreprises et pour les riches

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 [1]

Le tableau montre d’abord que la fiscalité des entreprises a diminué dans tous les pays de la zone euro, la grande inflexion ayant eu lieu à partir de l’introduction de l’euro en 2000. Le saut vers le bas le plus important a eu lieu en Allemagne. En 1990, le taux y était le plus élevé avec 50 %  ; en 2009 il est devenu le plus faible après l’Irlande, avec 15 %. Ce qui frappe ici, c’est l’ampleur de la baisse depuis 2000  : la réduction a été des deux tiers, alors que les taux sont restés à peu près les mêmes en France et n’ont baissé que faiblement en Espagne et au Portugal. L’État allemand a rempli les poches de ses entrepreneurs, les dopant ainsi pour la compétition internationale.
Même si on tient compte de ce qu’on appelle les taxes implicites, les revenus du capital restent privilégiés. On parle d’«  implicite  » lorsqu’on prend en compte toutes les taxes sur les revenus du capital, sur les bénéfices, sur le patrimoine et sur la fortune. Ce taux d’imposition implicite des revenus du capital atteint 23,1 % en Allemagne en 2009. Alors que, pour les revenus du travail, les impôts se montent à 39,2 %. En France, les revenus du capital sont imposés à hauteur de 38,3 %, ceux du travail de 41,4 %. Pour l’Espagne, les chiffres sont  : 32,8 % pour le capital, 30,5 % pour le travail. Pour la zone euro dans son ensemble  : 27,2 % pour le capital, 34,4 % pour le travail. L’État allemand apparaît un meilleur ami du capital et des capitalistes que la moyenne des pays de la zone euro.

S’agissant de l’impôt sur la fortune  : alors que dans la zone euro, il est en moyenne de 2 % du PIB, il n’est que de 0,8 % en Allemagne. Seule l’Autriche fait «  mieux  ». Tous les autres demandent davantage aux détenteurs de patrimoine. La France exige le plus  : 3,3 % du PIB.
La politique néolibérale, comme elle existe à l’état pur en Allemagne, est dirigée aussi bien contre sa propre population que contre celles des autres pays de la zone euro. En Allemagne, on travaille davantage et on est moins bien rémunéré. Dans les autres pays, les économies sont mises en difficulté et les États contraints de s’endetter de plus en plus. Les structures allemandes actuelles – celles que la chancelière Merkel voudrait obliger les autres à imiter – ne sont pas les meilleures  ; elles sont plutôt le problème fondamental de l’euro et de l’UE.

Le spread de taux avantage les banques et les pays avec des excédents

On appelle spread de taux la différence entre les taux actifs et les taux passifs, c’est-à-dire la différence entre le taux auquel les banques empruntent et le taux des prêts accordés par elles à leurs clients. L’endettement croissant des États est une aubaine extraordinaire pour les banques. Depuis le 7 mai 2009, la BCE leur accorde des prêts à 1 %. Les obligations à 10 ans, par exemple, rapportent en Allemagne 3 % par an. Le pays a deux mille milliards d’euros de dettes. Si le gouvernement fédéral veut la financer en émettant des obligations, il devra payer 60 milliards d’euros par an pour les seuls intérêts. Les banques, ou d’autres institutions financières, qui achètent ces obligations empruntent à la BCE au taux de 1 %, soit 20 milliards d’intérêts par an et gagnent donc sur les seuls emprunts d’État allemands 40 milliards d’euros par an.
Mais ce n’est qu’une partie de la grande affaire de la faillite des États. Car les spreads sont bien plus importants pour les États à problèmes  : ceux-ci doivent payer des intérêts bien plus élevés pour leurs emprunts à long terme, à savoir de 7 à 12 %. Si on part de l’endettement actuel de la Grèce à 130 % du PIB (l’année prochaine il est prévu à 150 %), d’ici là la Grèce ne pourra plus placer ses obligations à long terme que si le taux est supérieur à 10 %. Ce qui veut dire que la Grèce devra consacrer tous les ans au moins 13 % de son PIB au seul paiement des intérêts de sa dette. Aucun pays au monde ne pourrait se remettre sur pied dans de telles conditions, encore moins un pays à faible croissance comme la Grèce dont le PIB a encore chuté de 4,3 % l’an dernier. Les scénarios sont analogues pour le Portugal, l’Irlande, l’Espagne et peut-être même l’Italie. Chaque dégradation de la note par les agences de notation pousse les taux des obligations vers le haut. C’est ce qui rend le jeu des agences de notation et des investisseurs si «  attrayant  » pour les «  marchés financiers  », mais si néfaste pour les débiteurs concernés.

Les différences de spreads entre les pays classés comme stables et les autres, plus faibles, conduisent à des différences économiques encore plus grandes dans la zone euro. Alors que les États ayant des excédents peuvent se refinancer à 3 %, les pays déficitaires doivent payer le triple ou le quadruple. Leurs handicaps de départ grandissent d’étape en étape.

L’éclatement de la zone euro serait dévastateur

Des démagogues nationalistes mais aussi des économistes avancent souvent pour sortir de la crise de l’euro la revendication  : retour au DM, en finir avec l’Union monétaire avec des pays de l’espace européen notoirement endettés. Le succès de ce «  nationalisme-DM  » serait désastreux pour l’Allemagne. Le retour au DM se traduirait par une «  réévaluation jusqu’à 40 % qui agirait comme un choc  » (Sonder-Memo, 5). Les avantages compétitifs du maître exportateur allemand sur les marchés internationaux s’évanouiraient d’un coup. Pour compenser cela, la pression sur les salaires en Allemagne augmenterait encore. Le marché de l’exportation comme le marché intérieur se contracteraient du fait de la réévaluation du DM, le développement économique serait freiné, et la situation des salariés et des chômeurs serait encore plus précaire.

De la même façon, les pays déficitaires ne trouveraient pas leur salut dans un retour à leur monnaie nationale. Ces monnaies seraient dévaluées de manière importante, au même degré que la réévaluation du DM ou de l’euro, par rapport à un noyau gardant l’euro (ou à une Allemagne avec son DM et d’autres pays excédentaires). Le poids de la dette augmenterait car elle est libellée en euros, et l’euro gagnerait jusqu’à 40 % par rapport aux monnaies nationales. Les PIGS seraient plus que jamais incapables de négocier leur dette et de la rembourser. Leur monnaie dévaluée aiderait peu l’exportation de leurs produits, car la faiblesse dans les exportations est d’abord celle de la structure productive et non pas celle des conditions de change. De ce fait, ils ne pourraient pas produire en nombre suffisant les marchandises adaptées aux marchés internationaux. La première étape de la guérison devrait être l’élaboration de structures économiques productives durables et socialement adaptées – ce que les pays abandonnés avec leurs dettes pourraient encore moins réaliser que par le passé.

Ces arguments valent pour toutes les variantes d’un découplage des pays endettés de la zone euro, pour la proposition de Hans-Olaf Henkel, l’ancien président du patronat allemand, de partager la zone euro en zone euro nord et zone euro sud, comme pour l’idée d’intégrer les pays exclus de la zone euro dans un nouveau système monétaire européen, couplé au noyau de base par des taux de change fixes. Le résultat à attendre (et d’ailleurs recherché) serait dans tous les cas une réévaluation pour les uns et une dévaluation pour les autres.

Sans décote partielle de la dette (Haircut) on n’y arrivera pas
En dehors des hommes politiques qui donnent le ton dans l’UE et des instances bancaires européennes, tout le monde reconnaît aujourd’hui qu’une décote de la dette (haircut), une renonciation partielle des créanciers au bénéfice des États incapables de rembourser, est nécessaire. Aussi bien le porte-parole du Fonds obligataire que des responsables du SPD par exemple partagent cette demande. Des États avec un endettement de 130 % du PIB ou davantage seront incapables de rembourser à terme car ils ne peuvent pas consacrer tous les ans 10 % et plus de leur PIB au service de la dette. Il vaudrait mieux une renonciation partielle aux créances et garantir aux créanciers le remboursement du reste. Le débat porte sur le niveau de la décote, sur la façon dont elle doit intervenir et, avant tout, sur qui doit la payer.

Au rang des possibilités figurent la décote partielle de la dette, la renonciation partielle au versement des intérêts, le report de l’échéance des prêts. Pour le niveau de la décote, Peer Steinbrück, le ministre des Finances de la grande coalition, a parlé d’un ordre de grandeur de 30 % (SZ, 11 mars 2011). Ce qui serait trop faible dans beaucoup de cas. Si on veut ramener la dette souveraine de la Grèce à 90 % du PIB – comme le demande par exemple le chef du plus important groupe d’investisseurs du monde – la décote pour le rééchelonnement devrait être de 40 % et plus.

Les créanciers vont-ils suivre  ? Pour les dettes souveraines, ce sont surtout des banques, des fonds d’investissement et des compagnies d’assurance. Pour les obligations à 10 ans de la Grèce, par exemple, ces créanciers perçoivent une rente annuelle de 12 % (état de mars 2011). Ils ont souvent acheté ces obligations pour 80 % de leur valeur ou même moins mais touchent les intérêts pour 100 % de la valeur nominale. Le taux d’intérêt réel est donc de 15 %. En deux ans, ils ont donc déjà encaissé des profits qui correspondent à une décote de 30 %.

Cependant, d’après Steinbrück, les investisseurs ne devraient en aucune façon prendre en charge la décote des créanciers. Pour les banques que le haircut pourrait mettre en difficulté, des parapluies publics devraient être ouverts, selon la façon dont Steinbrück voit les choses. (SZ, 11 mars 2011). Le Chef de l’Ifo [2], Hans-Werner Sinn, et ses partenaires de sept pays européens membres du European Economic Advisory Group font un pas de plus. Ils demandent qu’en cas de Haircut, les dettes anciennes soient converties en obligations garanties à 80 % par la communauté des États (Sinn). Au lieu d’une véritable mise à contribution des banques et d’autres grands spéculateurs, il reviendrait une fois de plus aux États d’intervenir. Cette fois, la communauté des États devrait prendre à sa charge la réduction de la dette, les investisseurs s’en tirant sans dommage avec leurs gains spéculatifs.

Même les membres du groupe de travail «  Politique économique alternative  » se prononcent pour des «  mesures spéciales  » si la restructuration de la dette devait «  menacer un investisseur dans son existence  » (Sonder-Memo, 14). Les investisseurs peuvent donc spéculer en menaçant l’existence même des États, mais ne peuvent pas voir leur propre existence menacée, quand le débiteur vidé de son sang n’y arrive plus. Ce qui revient à inviter les spéculateurs à ne changer leur comportement en aucune façon  !

Prendre à bras-le-corps les causes de la crise

Toutes les mesures pour sauver les pays de la zone euro en détresse et la monnaie commune, telles qu’elles ont été jusqu’ici discutées et décidées, peuvent apporter un soulagement temporaire mais ne touchent pas les causes de la crise elle-même. Ce qui concerne au premier chef  :

● La redistribution des revenus du bas vers le haut, qui rogne les revenus de la masse et réduit ainsi la demande intérieure.

● La paupérisation du secteur public, qui diminue la confiance en l’État et se traduit par des finances publiques insuffisantes et, par conséquent, un endettement public malgré la diminution des services rendus.

● Les diktats de ce qu’on appelle les marchés financiers, c’est-à-dire les banques, les fonds d’investissement et les compagnies d’assurance. Ce capital financier s’est en grande partie détaché de l’économie réelle et cherche un profit maximum en spéculant sans qu’il y ait de contrôle efficace.

● Les déséquilibres dans les bilans des économies nationales font diverger de plus en plus les pays de la zone euro, ce qui à terme rend impossible l’Union monétaire.

● Dans chacune des économies nationales les investissements visent le profit maximum, ce qui incite aux investissements financiers et à renoncer à tout critère social et écologique. Une amélioration qualitative des structures économiques est impossible dans ces conditions.

Si ce sont là les principales causes de la crise de l’euro, alors il faut inverser le cours des choses sur ces terrains et mettre en œuvre une nouvelle politique européenne.

1) Nous avons besoin d’un système fiscal et salarial nouveau, qui inverse l’évolution actuelle de la distribution des revenus et des richesses. En Allemagne, les grandes entreprises du DAX ont augmenté l’an dernier leurs profits de 57 % alors que les salaires réels sont tombés sous leur niveau de 2005 (Junge Welt, 12 février 2011). Le résultat  : d’immenses masses d’argent dans les entreprises et chez les riches, qui placent leur argent de moins en moins dans l’économie réelle parce que les revenus des masses stagnent ou reculent. Il faut imposer davantage les revenus les plus élevés et moins prélever sur les revenus les plus faibles, tout en augmentant fortement les salaires.

2) L’État a besoin de plus de ressources, la société a besoin de plus d’État capable de fournir davantage et de meilleurs services publics. En Allemagne, les 10 % les plus riches disposent d’un patrimoine monétaire de presque 10 000 milliards d’euros, alors que la dette de l’État est de 2 000 milliards d’euros. Un impôt sur la fortune de 1 % pour ces 10 % les plus riches rapporterait annuellement 100 milliards d’euros. Une taxe sur les transactions financières de 0,05 % rapporterait par ailleurs 27 milliards d’euros. L’argent existe en Allemagne et dans les autres pays de la zone euro, mais il n’atterrit pas dans les bonnes poches.

3) La totalité du système bancaire doit être renouvelé de fond en comble. Les banques peuvent seules et presque à volonté créer de la monnaie et elles la valorisent ensuite selon leurs critères du profit. Elles sont très insuffisamment contrôlées. Elles sont un danger pour le développement économique et social. Plus elles sont grandes, plus elles peuvent dans leurs opérations spéculatives compter sur l’État pour les sauver (too big to fail, trop gros pour faire défaut). Ce système pourri doit être détruit. Nous avons besoin des banques pour assurer les paiements, garantir l’épargne et offrir des crédits à l’économie réelle. Pour réaliser cela et empêcher la spéculation, la totalité du système bancaire doit être soumise au contrôle citoyen et démocratique.

4) L’élimination des déséquilibres dans les échanges commerciaux entre les divers pays passe par l’élargissement de la demande intérieure dans les pays excédentaires, et par conséquent une augmentation substantielle du revenu de la population. Dans les pays déficitaires, il faut une amélioration de toute la structure de l’économie pour augmenter les exportations et être mieux armés contre les importations. En fait, nous avons besoin d’une politique économique intégrée dans l’espace européen, mais une politique qui s’efforce de développer toutes les économies nationales, mais pas en imitant le «  meilleur  » et en mettant à la charge de l’État le service de la dette accumulée.

5) Toute l’Europe a besoin d’une politique économique neuve et alternative dans son principe, capable de conduire à l’élaboration de structures durables faisant sens sur le plan écologique, et à une conception sociale de l’économie et de la société. Un secteur économique et financier orienté vers le produit maximum ne peut réaliser cela, par définition. Il n’a pas seulement des priorités totalement différentes, le caractère soutenable et le fait de faire socialement sens sont pour lui des éléments de perturbation. L’Europe a un avenir seulement si – et dans la mesure où – les rapports de force changent. Les partis actuellement dominants du capitalisme néolibéral doivent être repoussés par les forces agissant pour «  une autre Europe  ».

Pour ces raisons, il n’y a jusqu’ici que peu de points de repère indiquant que cela peut réussir. Dans les métropoles de la zone euro, là où règnent les principaux profiteurs de l’euro, dominent chez les «  subalternes  » incompréhension, résignation et passivité. C’est là où il y a eu jusqu’ici le moins de résistance contre la tentative des élites néolibérales d’utiliser la crise pour perfectionner le système libéral à l’échelle de l’Europe. Dans les pays de la périphérie, là où la politique de restriction est dirigée massivement et explicitement contre les conditions d’existence des larges masses, la situation semble un peu différente. Les grèves nationales en Grèce, en Espagne et au Portugal ont exprimé une grande combativité. Mais sans déploiement de forces dans le centre et une meilleure coordination européenne, les luttes à la périphérie n’auront cependant que des effets limités.

* Le texte de cet article est un extrait de Isw-wirtschaftsinfo 44, Bilan 2010-Perspectives 2011. Faits et arguments à propos de situation économique en Allemagne et dans la zone euro. www.isw-muenchen.de/wirtschaftsinfo440.html

Sources

Becker, Joachim  : «  EU  : De la crise économique à la crise de l’intégration  », In Sozialismus, N° 85, mars 2011, 10-30.
ISW-Wirtschaftsinfo 44.

Fred Schmid/Conrad Schuhler  : «  Bilan 2010 — Perspectives 2011. Faits et arguments à propos de situation économique en Allemagne et dans la zone euro  », Munich, avril 2011.

Sinn et alii  : EEAG Rapport sur l’économie européenne, Berlin, 1er mars 2011.

Sonder-Memo, groupe de travail politique économique alternative, «  L’euro dans la crise  : un programme en sept points pour l’union économique et monétaire  ». Bremen, février 2011.

Notes

[1Selon le dernier rapport du Conseil des prélèvements obligatoires, les entreprises françaises sont très loin d’acquitter le taux officiel d’imposition de leurs bénéfices (33,3 %). Leur taux d’imposition implicite (les impôts sur les bénéfices ramenés à l’excédent net d’exploitation) se situe en effet en moyenne à 18 % ; il est de 28 % pour les très petites entreprises alors que celui des entreprises du Cac 40 n’est que de 8 % (N.d.E.).

[2L’Institut für Wirtschaftsforschung (Institut pour la recherche économique) de Munich. Il publie notamment un indice sur le moral des patrons en Allemagne, sur la base d’une série de questions posées à environ 7 000 chefs de différentes entreprises allemandes, et publié chaque mois pour chaque branche.

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