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La droite populiste et radicale en Europe

jeudi 24 novembre 2011

Walter Baier
économiste, Vienne, et coordinnateur du réseau européen Transform !

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Dans de nombreux débats [1], on considère la progression des partis de la droite extrême et populiste dans un nombre croissant de pays européens comme s’il s’agissait uniquement de phénomènes se déroulant de façon parallèle et isolée sur le plan national. Mais elle revêt aussi une dimension européenne qui est malheureusement rarement prise en compte et qui concerne toutes les parties de l’Europe, y compris le Centre, l’Est et le Nord.

Dans la période située entre juin 2009 et mars 2011, les partis de la droite extrême ont obtenu 155 sur 3 066 sièges dans 13 parlements, c’est-à-dire environ 5 % de la représentation totale, ce qui a conduit à l’entrée et/ou au renforcement des partis populistes ou nationalistes et d’extrême droite dans les parlements nationaux, par exemple, ATKAKA en Bulgarie, Jobbik en Hongrie et LAOS en Grèce. Cette tendance s’est également traduite par un renforcement des partis de la droite populiste, eurosceptique lors des élections au Parlement européen en 2010, et s’est poursuivie avec les élections aux Pays-Bas et en Finlande.

Même si les spécificités nationales sont pertinentes pour comprendre le phénomène, ces faits peuvent indiquer un profond changement dans la géographie politique de l’entité européenne.

À première vue, le spectre des partis de la droite extrême et populiste en Europe semble encore fragmenté. Pourtant, les chevauchements perceptibles montrent qu’un processus de formation est en cours, par exemple dans le regroupement des partis au Parlement européen  : d’un côté l’«  Europe de la liberté et de la démocratie  » (27 députés), créée en 2009, dont les partis membres comprennent, entre autres, le «  Parti de l’indépendance du Royaume Uni  », «  Les Vrais Finlandais  », «  La Ligue du Nord  » (Italie) et le LAOS grec, et de l’autre l’«  Alliance européenne pour la liberté  », fondée en 2010 par des membres du FPÖ autrichien, «  Citoyen en colère  » allemand, le Jobbik hongrois, les Démocrates Suédois et, ici encore, «  Les Vrais Finlandais  » et le «  Parti de l’indépendance du Royaume Uni  ».

On peut discerner, en outre, une double stratégie. Alors que le groupe parlementaire de ce parti européen a tenté – à travers une sélection rigoureuse de ses partis membres (par exemple, il a refusé le FPÖ) et un profil général plus modéré – de se présenter comme étant capable d’alliances face à la droite traditionnelle et conservatrice, la composition de ce parti européen présente ouvertement encore une véritable proximité avec l’extrémisme de droite.

En cela, le FPÖ autrichien joue un rôle particulier, avec des succès électoraux récents indiquant qu’on peut maintenir des relations proches avec l’extrémisme de droite et le néonazisme et que cela n’est pas nécessairement contradictoire avec l’élaboration d’un discours populiste, modernisé.

Toutefois, la proximité visible avec l’extrémisme traditionnel de droite n’est pas commune à tous les partis qui aujourd’hui impriment leur marque sur les marges de l’échiquier politique de droite. Alors que certains d’entre eux ne sont que des transformations ou des scissions des partis de droite du courant dominant, d’autres ont de véritables soubassements. C’est pourquoi la rhétorique antifasciste et les formes de mobilisation traditionnelles, aussi nécessaires soient-elles encore, ne sont pas de taille à lutter avec le défi posé par la droite populiste actuelle.

Dans le dernier numéro de Transform  !, huit exemples de partis de droite extrême et populiste ont été étudiés. Phénoménologiquement parlant, quatre points de ressemblance apparaissent  :

Un discours dont le cœur est formé par la triade «  sécurité-immigration-chômage  ». Tous les partis étudiés considèrent les immigrants comme responsables du développement prétendument croissant de la criminalité et du chômage. Ils réclament un État fort avec des caractéristiques autoritaires et la fermeture des frontières pour empêcher toute nouvelle immigration.

L’anti-islamisme ainsi que le rejet du multiculturalisme constituent des points de référence communs entre les partis de droite populiste et ceux de la droite du courant dominant, comme l’a récemment illustré la déclaration publique de Mme Merkel selon laquelle «  le multiculturalisme a échoué  ». De cette façon, les bases sont posées pour une large légitimation des mouvements de droite extrême. (Par ailleurs, l’exemple des positions prises par des d’écrivains de renom tels que Peter Sloterdijk ou Alice Schwarzer montre que cette évolution rayonne largement, même dans les cercles intellectuels libéraux.)

Ce qui est particulièrement intéressant c’est que, dans le cadre de la crise capitaliste, tous les partis étudiés ont remplacé ou au moins modifié leur discours jusqu’ici néolibéral, et l’ont orienté en premier lieu vers des secteurs de la classe moyenne, avec un agenda protectionniste, étatiste et nationaliste. En faisant appel aux peurs sociales d’une grande partie des populations, les partis ont réussi individuellement à toucher un large électorat populaire et à gagner jusqu’à 20 ou 25 %, voire dans certains cas 30 %, des votes populaires. C’est dans ces cas que nous pouvons vraiment parler d’un «  populisme  » de droite.

Avec ces résultats électoraux, ces partis non seulement imposent leur agenda à d’autres partis politiques, y compris les partis sociaux-démocrates, mais conquièrent aussi des positions clés en termes de formation de gouvernement.

La relative stabilité de l’électorat d’extrême droite autour de 20 % ainsi que les taux d’abstention importants dans un certain nombre de pays indiquent une baisse de légitimité des systèmes politiques et peut-être une crise politique imminente dans un certain nombre d’États, par exemple ceux dont les systèmes politiques sont traditionnellement rigides, comme la Finlande, les Pays-Bas, la Belgique ou l’Autriche.

Dans ce contexte, «  populisme  », au sens scientifique du terme, signifie le fait de faire appel à de larges pans de la société afin de les mobiliser contre le système existant de gestion du pouvoir. Nous devons prendre au sérieux cet appel populiste «  antisystémique  ».

Comme le montre l’exemple du FPÖ autrichien – qui, après une participation de six ans au gouvernement, a été propulsé au bord du gouffre de la désintégration absolue –, tant que l’objectif de changer le système hégémonique n’est pas partagé, au moins dans une certaine mesure, par une partie de la classe dirigeante, il est difficile, voire impossible pour les partis de droite extrême d’assumer une responsabilité institutionnelle et de ne pas lâcher pied sur leur appel populiste. Certains d’entre eux peuvent alors choisir de rester dans l’opposition, même quand ils sont invités à participer à un gouvernement, comme l’ont fait les «  Vrais Finlandais  » après leur récent succès électoral.

La question se pose de savoir si à un certain point dans le cadre de la crise capitaliste – dont le caractère systémique devient de plus en plus évident – le désir d’un changement fondamental se manifestera dans une partie de la classe dirigeante. Ou pour le dire autrement  : est-ce que la progression des mouvements populistes de droite soutenus par une partie des grands médias, outre l’expression du mécontentement et de la frustration populaires, indique une telle volonté politique, du moins pour certaines parties de la classe dirigeante – par exemple, le souhait d’un nouveau projet hégémonique postnéolibéral  ?

Dans ce contexte, la crise du processus d’intégration européenne offre un point de départ idéal du fait qu’il provoque la détérioration des conditions de vie de millions de personnes et s’accompagne d’un autoritarisme croissant résultant de la crise.

La droite populiste est très claire à ce sujet. Son agenda social, économique et politique converge aujourd’hui sur un point  : un renouveau du nationalisme et de l’hostilité à toute intégration européenne, la «  préférence nationale  », la «  vraie nature des Finlandais  », «  la Grande Roumanie  », ou l’appel «  la Hongrie – ou l’Autriche – d’abord  », etc.

Politiquement, ils articulent les exigences sociales avec les appels au protectionnisme national en privilégiant leur «  propre  » économie nationale, à la réintroduction de contrôles aux frontières pour empêcher l’immigration, à des péages pour les camions étrangers, des taxes sur les marchandises, les biens et services étrangers, la limitation de l’accès des étudiants étrangers à «  nos  » universités, l’arrêt des transferts monétaires aux États endettés, volontairement étiquetés PIGS, etc. On peut trouver ces défis – combinés avec la promesse de tenir en échec la crise dans son propre pays – dans le programme de tous les partis considérés, ainsi que dans les organisations européennes qui les regroupent. L’évidence empirique montre que la droite populiste est aujourd’hui une droite nationaliste.

Nous devons être clairs  : les programmes d’austérité de l’UE et du FMI et la façon dont ils sont mis en œuvre nient les droits démocratiques acquis au sein des États-nations et la dignité nationale des pays concernés, ce que ne peut accepter la gauche. Mais l’interprétation nationaliste, plutôt qu’une analyse sociale et économique, enferme dans un double piège.

Elle ne renforce pas seulement la droite populiste  ; elle soutient aussi la tendance la plus forte du nationalisme en Europe qui – comme nous pouvons le lire dans les magazines allemands et l’entendre dans des colloques – appelle à une nouvelle organisation au sein des relations européennes – par exemple, en séparant la zone euro en régions fortes et faibles.

Indubitablement, c’est une question compliquée pour la gauche. Elle doit s’opposer aux politiques d’austérité des gouvernements, du FMI et des institutions européennes en même temps qu’elle s’oppose au populisme qui tente de les exploiter pour fomenter des nationalismes. Ceci, selon moi, nécessite une posture ferme et «  politiquement de classe  », indépendante, affirmant que la défense et le développement de l’État social en Europe exigent des solutions européennes solidaires, ce qui nécessite un changement profond non seulement des politiques de l’État, mais aussi de l’Union européenne.

Notes

[1Présenté à la Joint Social Conference (http://www.jointsocialconference.eu/?lang=en) sur des solutions démocratiques à la crise des dettes d’État (Londres, 30 Septembre, 2011). La Conférence conjointe est un réseau social de syndicalistes et de représentants des mouvements sociaux dont le but est de développer des exigences et des stratégies européennes communes face à la crise. La Confédération européenne des syndicats est parmi les organisations qui la soutiennent.

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