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La montée des mouvements de droite radicale et des populistes xénophobes en Europe

vendredi 25 novembre 2011

Thèses présentées par René Monzat lors d’un atelier organisé par Transform  !, dans le cadre de l’université d’été 2011 du PCF

René Monzat, Journaliste français. Il est un des fondateurs du mouvement Ras l’Front. Ses écrits portent essentiellement sur l’extrême droite, et plus particulièrement le Front national

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Il est difficile d’appréhender comme un tout cohérent les différentes manifestations de la poussée des mouvements populistes de droite et xénophobes en Europe. Or il s’agit bien d’un phénomène politique européen dont il importe de saisir les caractéristiques

1. Il s’agit d’un phénomène politique d’ampleur continentale

a. Un ensemble de mouvements qui n’entretiennent pas de relations organisées entre eux.

b. Ils ont surgi à partir des années 1980, à des rythmes différents.

c. Ils sont présents dans toute l’Europe occidentale centrale et orientale.

d. Ils ont capté un impact électoral parfois important dans des sociétés aux structures sociales et politiques bien différentes  ; France, Italie, Suisse, Autriche, Norvège, Danemark, Roumanie, Hongrie, Russie.

e. Ce phénomène s’incarne dans des mouvements parfois éphémères, ou au pic d’influence ponctuel  : Parti libéral-démocrate de Russie de Jirinovski en Russie (LPDR) en 1993, mouvements populistes polonais Ligue des familles polonaises (LPR) et Autodéfense (Samoobrona), au début des années 2000.

2. Ce phénomène présente des caractéristiques communes aux mouvements qui l’incarnent

a. Avec des dynamiques ou des logiques politiques communes.

● En premier lieu, l’analyse de l’évolution du monde comme prenant une direction néfaste.

● La crainte devant la mondialisation vue comme une menace sur l’identité.

● Une demande de volonté politique/critique des élites de la caste dominante des pouvoirs comme ayant partie liée avec cette évolution négative, voire comme ses promoteurs conscients.

● La désignation de boucs émissaires, immigrés, minorités nationales, ou confessions religieuses.

● Des propositions politiques et sociales simples pour laisser les vrais nationaux entre eux.

b. Un point commun réside dans leur capacité commune à capter et exacerber les paniques identitaires. La crainte, l’appréhension du risque est une attitude rationnelle  ; la panique est un phénomène incontrôlable. L’enjeu défini serait l’existence même des peuples européens dans leur réalité physique (biologique ou raciale), dans leur culture, mode de vie/religion.

3. Ces mouvements présentent des spécificités très marquées les uns par rapport aux autres

a. Ces groupes ont des origines variées  ; certains sont issus de l’extrême droite classique (FN français) alors que d’autres proviennent de toutes autres origines (Geert Wilders du Partij voor de Vrijheid — PVV aux Pays-Bas).

b. Ils défendent des thématiques parfois contradictoires entre elles, destinées à différents segments de leur base. Ces discours coexistent parfois au même moment ou bien se succèdent dans le temps (libéraux/antilibéraux, partisans de privatisations ou de l’État-providence, pro-Israéliens islamophobes/pro-Palestiniens souvent antisémites).

c. Ils ont des bases sociales diversifiées, parfois simultanément présentes  : des couches moyennes menacées par la modernisation, des couches salariées ou ouvrières, une fraction du patronat local. Les deux premières forment le socle du soutien au FN français. La Ligue du Nord italienne a cherché ou obtenu le soutien d’une partie du patronat de la région.

4. Il s’agit d’un espace politique qui s’est ouvert à l’échelle du continent et qui est «  rempli  » par des acteurs variés.

a. L’espace qui existe peut être rempli

● par des acteurs variés dans le temps  ; Hongrie (Miep puis Jobbik),

● par le même depuis des décennies comme en France, en Flandres,

● être temporairement laissé vacant (en Allemagne il est principalement visible par l’audience des pamphlétaires de ce courant alors que le NPD ne remplit que très partiellement cet espace politique dans certains Länder et que nombre des courants de la fin du xxe siècle – die Republikaner, listes locales dont Schill Partei à Hambourg – se sont affaiblis ou ont disparu).

b. C’est la crise qui permet l’expansion des mouvements en leur libérant un espace politique qu’ils ont ou non la capacité de remplir  ; ce n’est pas une diffusion épidémique ou sectaire.

5. Il vaut mieux comprendre le fonctionnement politique de chacun de ces mouvements que de chercher à caractériser leur nature par un seul terme

a. S’attacher à la dynamique propre de chacun sans s’égarer à discuter du qualificatif parfait. Le terme extrême droite n’est pas satisfaisant, ni assez éclairant, ni vraiment exact.

b. Il convient d’analyser chacun de ces mouvements dans ses caractéristiques propres à chaque pays ou organisation, leur thématique, leurs bases sociales, leur mode d’insertion dans les dynamiques politiques de leurs pays.

c. Il suffit, à ce stade, de parler, selon les cas, de droite radicale ou de droite révolutionnaire, ou encore de populisme de droite et xénophobe.

6. Un renouvellement des thématiques de l’extrême droite dès la fin du XXe siècle

a. Ces mouvements, ceux qui ont – même provisoirement – «  percé  », ont témoigné d’une intelligence politique, d’une capacité à comprendre et capter des éléments de la crise sociale et idéologique, et à catalyser ces facteurs de crise en offrant d’illusoires issues à la «  crise du sens  ».

b. Pour accéder à l’espace politique «  légitime  » et éviter une marginalité politique nostalgique ou en sortir, ils ont dû adopter des langages ou des références modernes, des formulations contemporaines pour des thématiques autoritaires ou xénophobes, à partir des contradictions et mouvements idéologiques émergents ou en cours.

c. Ainsi ont été mobilisées les thématiques

● du droit des femmes,

● de la liberté d’orientation sexuelle,

● de la «  laïcité  ».

7. Ces mouvements pour durer doivent entrer en interaction forte avec leur société

a. Avec la crise du sens, exacerbée en panique identitaire pour proposer des issues autoritaires et xénophobes.

b. Avec les pouvoirs politiques par l’établissement d’une situation d’interaction avec des partis de droite classique.

● Cette interaction peut prendre la forme, comme jusque récemment au Danemark, d’un soutien politique ponctuel au gouvernement.

● Elle peut, comme en France, se dérouler sur le mode de la compétition et du conflit.

● À chaque fois l’adoption, par le gouvernement ou dans le cadre juridique du pays, de mesures sécuritaires et/ou xénophobes a pour contrepartie un soutien effectif ou espéré des droites populistes à l’essentiel du reste des décisions de la droite, ou un renfort électoral.

c. Avec les politiques d’État sur lesquelles ils parviennent à peser en les «  durcissant  » sans cesse.

d. L’apparition, puis la persistance, de cet espace politique à l’échelle du continent européen empêche d’en chercher la raison uniquement ou essentiellement dans des facteurs «  nationaux  », ou dans des configurations politiques ou tactiques particulières.

8. Ils s’inscrivent dans un contexte de crise des perspectives politiques européennes, auquel contribuent plusieurs facteurs

a. L’épuisement des récits, «  mythes mobilisateurs  » politiques.

b. La crise du capitalisme et la montée en puissance apparemment hors de tout contrôle d’un capitalisme financier.

c. La démission des pouvoirs devant cette montée en puissance.

d. La construction européenne vue comme une lente construction bureaucratique d’un espace sans pouvoir économique ni volonté politique, offert aux activités de la finance.

e. Le basculement de la croissance de l’Europe ou de la zone OCDE vers les pays asiatiques.

f. Se conjuguent donc surtout les effets économiques de la crise, le caractère incompréhensible de la situation, la crainte d’une régression, le doute devant les capacités des sociétés européennes à maintenir au moins le niveau de vie, le cadre de vie, voire même l’identité culturelle qu’elles ont connus.

g. Dans ce contexte le recrutement des classes ouvrières européennes dans les pays ex-colonisés n’est plus associé à la prospérité que ce recrutement a entretenue, mais à la crise qui s’est développée alors que les gouvernements commençaient à restreindre cette immigration, et que naissait une génération d’Européens, enfants de ces travailleurs immigrés.

9. Ces mouvements sont dangereux

a. Ils mettent en avant des paniques autoréalisatrices  : la crainte que les Européens issus de l’immigration puissent mal s’intégrer se traduit en politique qui marginalise, exclut, créée une situation d’apartheid vis-à-vis de ces populations et donc fait obstacle à la pleine participation de ces citoyens à la vie sociale, politique, syndicale, culturelle de leur propre pays.

b. Ils peuvent se révéler plus dynamiques et mieux coordonnés dans un futur proche, par exemple avec la gestion calamiteuse de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

● L’adhésion au projet européen d’une grande puissance, république laïque dans une société musulmane est un fait majeur, tant pour la Turquie que pour l’Europe  ; ce n’est pas une question de normes administratives et d’aides sectorielles. Ne pas en débattre laisse la place à la peur des 75 millions de musulmans turcs.

● Dans la plupart des pays européens le contingent principal d’immigrés depuis quelques décennies vient de sociétés musulmanes.

● Les crispations et réactions religieuses qui se sont exprimées dans nombre de pays musulmans et chez certains musulmans européens permettent une islamophobie «  moderne  » qui paralyse et stérilise les discussions jusqu’au sein des organisations de gauche.

● Il existe dons les bases pour un renforcement et un élargissement de la panique identitaire islamophobe à l’échelle du continent.

c. Ces mouvements recrutaient leur base populaire chez les salariés et ouvriers de droite  ; ils sont aujourd’hui en capacité de séduire des individus et couches sociales venus des différentes sensibilités issues de la gauche.

10. La radicalité nécessaire à gauche pour sortir du piège

a. En refusant d’entrer dans le cadre sans cesse plus fou des questions posées qui ne sont que l’expression de la panique  : sur le voile musulman ou les prières à la porte de mosquées trop pleines.

b. En répondant à la demande politique et sociale. En termes d’emplois, de salaires, de protection sociale (retraites, santé), de formation et de perspectives d’ascension sociale, de sécurité «  sociale  » comme de celle des personnes.

c. En répondant à la demande d’intelligibilité de la crise qui n’est en rien un phénomène «  naturel  » immaîtrisable ou l’expression d’un complot mais les conséquences des rapports de classe et du pouvoir du capital financier sur l’économie mondiale.

d. En constituant des acteurs politiques capables de contester radicalement la politique de l’UE et du capital européen qui, lui, engrange résultats et profits comme avant 2008.

e. En opposant à la panique la perspective d’Europe démocratique et sociale qui puisse résister à la dérive folle du capitalisme, et prendre des mesures y mettant fin.

f. Une caractéristique essentielle sépare la lutte contre l’ancienne extrême droite de la lutte contre ses héritières de droite radicale populiste et xénophobe, et complique la riposte. Autant, hier, ce combat pouvait trouver des alliés sur les thèmes «  liberté  » «  égalité  » «  fraternité  », autant, aujourd’hui, la rhétorique de ces mouvements trouve des échos bien au-delà de la droite de la droite, gênant d’autant la constitution d’alliances contre eux.

g. Nous devons expliquer, en ce qui concerne l’exemple du discours «  social  » du FN Français

● en quoi ce discours antilibéral du FN français n’est en rien la base de pratiques anticapitalistes et de quelle façon cet antilibéralisme nie ou gomme les rapports de classe  ;

● la préférence nationale du FN n’est pas seulement odieuse du point de vue éthique, mais d’un point de vue concret, cette préférence nationale diviserait profondément les travailleurs, empêcherait que les salariés – tous les salariés – puissent collectivement améliorer le rapport de force face au patronat.

h. La résistance devra s’appuyer en particulier sur des pratiques sociales de classe et des orientations politiques radicales, en gardant le souci de maintenir aussi des alliances plus vastes autour des valeurs démocratiques.

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