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Comparaison des crises de 1929 et d’aujourd’hui. Crises, bulles, spéculations

vendredi 25 novembre 2011

Fritz Weber, Historien de l’économie spécialisé dans l’histoire du mouvement syndical et des banques en Europe centrale aux xixe et xxe siècles. Ses derniers livres portent sur l’histoire de la gauche du Parti socialiste autrichien lors de la reconstruction après 1945 et sur la préhistoire de la crise financière en Autriche.

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Le monde a connu un krach financier à l’automne 2008, qui a conduit les marchés financiers au bord de l’effondrement. Le calme est revenu ensuite (plus exactement un retour au calme organisé) jusqu’à ce qu’un autre problème crée de nouvelles turbulences. Maintenant, ce sont les États qui – parce qu’ils ont (prétendument ou réellement) «  vécu au-dessus de leurs moyens  » et contracté des dettes – se retrouvent sur le banc des accusés. Les marchés sont acquittés. On leur permet, sans les gêner, d’investir de nouveaux terrains de spéculation, comme les matières premières ou les produits alimentaires. L’addition sera toutefois payée, comme toujours, par d’autres.

Ce problème n’est pas nouveau  : au cours des quatre derniers siècles, une crise financière a éclaté en moyenne tous les dix ans1. Ces perturbations ont aussi été la norme au cours du xxe siècle, sauf entre 1945 et 1971. Au cours de cette période, les marchés financiers étaient strictement régulés2. Mais à partir des années 1980, les digues ont été éliminées3.

Le résultat n’est pas surprenant  : d’après des recherches du Fonds monétaire international (FMI), il y a eu, durant les deux décennies qui ont suivi 1975, 158 crises monétaires et 54 crises bancaires (pour la plupart dans les pays en voie de développement et émergents), qui ont suscité en moyenne une récession de 8 % du PIB, et même de 11,5 % pour les crises bancaires, aux États-Unis, au Japon et ailleurs4.

Comme l’écrit l’historien de l’économie allemand, Werner Plumpe  : «  à l’échelle du monde, les turbulences monétaires ont augmenté depuis les années 1980. […] La configuration déjà connue au xixe siècle d’un processus de crises multiples constitué de crises conjoncturelles, d’excès de spéculation et de crises monétaires et de la dette est de retour.  » 5

Un parallèle avec 1929  ?

La question du parallèle entre la crise économique mondiale de 1929 et celle d’aujourd’hui est souvent posée. L’évidence statistique tout comme la recherche sur les causes plaident en sens contraire6.

Quand on évoque la crise de 1929, la plupart pensent au krach boursier de Wall Street en octobre 1929. L’éclatement de la bulle spéculative des actions n’a toutefois été que le révélateur de la dépression mondiale. Ses causes sont à rechercher dans de nombreuses dérives de l’économie mondiale qui, pour une part, ont à voir avec la Première Guerre mondiale. Seuls les États-Unis connaissaient la prospérité en 1929  ; en Europe, les années 1920 étaient beaucoup moins celles d’un «  âge d’or  ».

Le déclenchement de la crise économique mondiale a aussi mis en lumière les problèmes cachés des banques européennes. Elle a culminé dans une crise financière aiguë, qui a débuté avec la faillite de la Österreichische Creditanstalt en mai 1931 pour gagner rapidement l’Allemagne et la Grande-Bretagne et aggraver la crise industrielle.

Contrairement à 2008 toutefois, les problèmes des banques n’étaient pas la cause mais la conséquence des problèmes de l’industrie. Et la puissance du capital financier reposait sur les liens étroits avec l’industrie, et non pas comme aujourd’hui sur une séparation voulue.

Ce qui est arrivé en 2008 a été le résultat, selon le Premier ministre britannique Gordon Brown, d’une politique menée depuis trois décennies et qu’on peut décrire comme la domination du néolibéralisme dans l’économie7. Cette ère de confiance aveugle dans le marché n’est pas terminée, loin s’en faut. Le combat pour l’hégémonie dans le débat sur les politiques économiques vient au contraire seulement de commencer. Ce sont seulement les thèmes qui ont changé. On ne parle plus de la défaillance des marchés financiers et des pratiques téméraires des banques et de leurs dirigeants mais – voir la Grèce, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, l’Italie et peut-être bientôt la France – des erreurs des dirigeants et des dettes publiques. Les excès du capitalisme de casino, qui a inventé des titres et les a fait circuler dans la sphère financière alors que personne n’en comprenait les risques, ne doivent pas être oubliés. Ils sont la vraie cause du problème des dettes souveraines.

Alors que la spéculation s’est en partie déplacée vers les matières premières, les métaux précieux et les produits alimentaires et qu’existe le risque de nouvelles bulles dangereuses, une autre partie se concentre sur l’isolement et la chasse des États financièrement «  voyous  », susceptibles d’être déclarés indignes d’obtenir des crédits. Les mêmes agences de notation qui ont accordé à la légère et de façon criminelle un triple A aux légendaires subprimes, cause de la récente crise financière, dégradent maintenant les obligations d’État en junk bonds et travaillent pour les mêmes «  chasseurs de bonus  » qui ont précédemment convaincu le gouvernement grec de faire de la corde raide avec des mesures financières risquées et qui voudraient aujourd’hui avec leurs mauvais conseils assainir le pays jusqu’à le détruire.

Le prétendu «  sauvetage  » des États est au fond un projet idéologique qui ne sert en fin de compte qu’à sauver les banques créancières. Naguère, on appelait cela la «  socialisation des pertes  ». Ce processus peut dans des situations extrêmes être rationnel pour le système car les crises financières aiguës ont leur dynamique propre et – une fois lancées – sont difficiles à remettre sous contrôle. Il faut noter ici que les requins de la finance sont devenus si puissants qu’ils ont été en mesure depuis un an déjà de rallier à leurs vues une UE très indécise.

La crise est-elle passée  ?

La crise financière a été traitée en urgence en 2008 et 2009 par des interventions convergentes des banques centrales et des gouvernements en Europe et aux États-Unis. Mais elle n’est pas encore surmontée. Comme en 1929, l’amélioration de la situation économique est aujourd’hui menacée par des sur-réactions des gouvernements et de ce qu’on appelle les «  marchés  ». Une accentuation de la crise est fondamentalement pensable – au-delà de toutes les différences avec 1929. Mais le déroulement de la crise est différent  : en 1929 la crise est apparue dans l’économie réelle (dans l’agriculture et l’industrie) pour atteindre deux ans plus tard – en 1929 – le secteur financier et, à partir de là, renforcée par des erreurs de politique économique, réagir sur l’économie réelle.

Ce danger existe fondamentalement aujourd’hui aussi, surtout si les États s’attaquent prématurément et de façon exagérément dogmatique aux déficits créés par la socialisation des pertes (mot-clé  : réduction des déficits). D’un autre côté, il existe des facteurs de ralentissement de la crise, comme par exemple la dynamique de croissance qui existe toujours dans les pays émergents comme la Chine, l’Inde ou le Brésil8.

Les débuts de la domination du «  capital financier  » ont été analysés avant la Première Guerre mondiale par des penseurs marxistes comme Rudolf Hilferding. Mais c’est seulement au cours des vingt dernières années que le secteur financier est devenu le maître du monde, au sens emphatique du terme. Libérées de toutes les contraintes régulatrices, les banques et les «  banques fantômes  » (Fonds) ont joué une partition sur laquelle les marchés financiers et l’économie réelle mondiale ont dansé  : en 1980, le PIB mondial, avec 12 000 milliards de dollars, dépassait encore l’accumulation financière (10 100 milliards de dollars). Seize ans plus tard, le PIB mondial était de 48 300 milliards de dollars, contre 167 000 milliards de dollars pour la finance, dont 100 000 milliards de dollars pour les patrimoines financiers privés9.

En 2010, la valeur totale des biens et des services produits dans le monde (le PIB total) était de 63 000 milliards de dollars. Le volume des échanges d’actions et d’obligations, avec 87 000 milliards de dollars, la dépassait de 40 %. Le volume nominal estimé des transactions sur les produits dérivés hors bourses se montait la même année à 601 000 milliards de dollars  ; le volume des transactions monétaires (extrapolé sur la base des échanges d’avril 2010) a atteint le montant de rêve de 955 000 milliards de dollars, c’est-à-dire presque quinze fois la valeur du PIB mondial. Tout cela illustre ce que peut avoir d’illusoire la capacité d’intervention des États et des banques centrales en cas de panique financière.

Le ballet des acteurs de la finance n’est pas encore terminé. Mais on en a fini avec une chimère en tout cas  : l’idée que le gonflement du secteur financier peut durablement créer de la richesse sociale, de la croissance et des emplois, sans que les banques jouent leur rôle traditionnel de financement de l’économie réelle. En réalité, la forte croissance de la valeur dans le secteur financier reposait sur la sous-estimation systématique des risques et de l’accumulation de gains imaginaires10.

Il y a banque et banque

Il faut avant tout redimensionner un secteur financier trop gonflé. Mais il faut distinguer deux types de banques  : celles dont l’activité principale est aujourd’hui comme hier de mettre du crédit à la disposition du secteur productif et celles dont les activités sont spéculatives, jusqu’aux «  banques fantômes  », et parmi elles d’abord les hedge funds. Les banques d’affaires ont ressenti principalement la vague secondaire du choc de 2008, quand la crise a gagné l’économie réelle et s’est transformée en crise mondiale du crédit et de la confiance, ce qui a menacé d’assécher les canaux de refinancement.

L’économie est pour une large part psychologie (particulièrement dans le secteur financier), et a à voir avec la confiance et une vision optimiste de l’avenir. Chaque crise financière se traduit par une inversion, de l’euphorie à une névrose aiguë de panique. À la fin de 2008, la méfiance entre les banques avait atteint un niveau propre à paralyser le marché monétaire. Comme les banques d’affaires refusaient de se prêter de l’argent entre elles, les banques centrales et les gouvernements ont sauté dans la brèche. Le gouverneur de la banque centrale espagnole a décrit ainsi cette situation dangereuse  :

« Le commerce interbancaire ne fonctionne pas, ce qui enclenche un cercle vicieux  : les consommateurs ne consomment plus, les entreprises n’entreprennent pas, les investisseurs n’investissent pas et les banques ne prêtent pas. Nous sommes face à une paralysie presque totale…  » 11.

C’est en fait le scénario du pire, qui crée les dépressions – qui n’est par hasard un mot venu de la psychiatrie. Et, en effet, les marchés et les bourses ne connaissent que deux états  : maniaque et dépressif. Si on laisse la maladie se développer  ; on arrive à ce que nous vivons aujourd’hui.

On pourrait penser que les banques spéculatives ont tiré les leçons de leur mésaventure. Si seulement c’était un casino, comme le pensent beaucoup  ! Mais il s’agit d’une véritable industrie financière qui – mue par la chasse à l’argent rapide – a continué (ou presque) comme avant 2008. Voir l’UBS, où la direction de la banque laisse un jeune joueur jouer pour son propre compte aussi longtemps que cela marche. Si cela va mal, on le fait arrêter.

Comme au cours de la crise mondiale de 1929, il manque au minimum des règles strictes – si on considère qu’on ne peut pas se débarrasser tout de suite du capitalisme comme système. Aux États-Unis, le Glass-Seagal Act a tracé une frontière stricte entre banques d’investissement et banques commerciales «  normales  ». L’abrogation de cette loi en 1999 sous Bill Clinton a contribué largement à la gravité de la crise de 2008.

Le secteur financier, qui a grandi de façon gigantesque, est enchâssé dans un nouveau système capitaliste où le secteur industriel est négligé car les dividendes tirés de l’investissement financier sont nettement plus élevés. Pour l’économie réelle, on a inventé de nouvelles «  théories  » comme celle de la valeur pour l’actionnaire, où le gain rapide à n’importe quel prix a été élevé en principe suprême. Là encore, ce sont principalement les investisseurs financiers (banques, fonds, assurances) qui en ont tiré profit.

Dans les pays industrialisés, tout cela a conduit à la baisse de la part des salaires. Aux États-Unis, l’écart entre pauvres et riches, écrit même la Neue Zür­cher Zeitung (NZZ), serait «  entre-temps devenu plus élevé que dans les républiques bananières traditionnelles  ». Le 1 % le plus riche de la population américaine accapare aujourd’hui (chiffres de 2007) plus de 18 % du revenu national. Les salaires les plus élevés équivalent à 531 fois le salaire moyen. En 1980, le rapport était encore de 1 à 4112. Il est intéressant de noter qu’en 1929, cette extrême répartition des revenus était semblable à ce qu’elle est aujourd’hui. Le 1 % le plus favorisé accaparait 18,4 % de tous les revenus, contre 18,3 % en 200713. Il serait intéressant de savoir, pour la recherche sur les causes des crises financières, si une telle configuration porte en germe la formation de bulles spéculatives.

Dans une économie fermée, on devrait assister à une inévitable crise de sous-consommation. Le néolibéralisme a résolu le problème de façon «  créative  »  : la délocalisation de la production dans des pays à faibles salaires a ouvert un espace pour la baisse des salaires réels dans les économies riches, ce qui permet et élargit les comportements traditionnels de consommation. Un exemple  : dans l’industrie textile américaine les salaires horaires étaient de 15,10 dollars en 2002, au Mexique ils étaient de 2,30 dollars, en Inde de 0,40 et au Bangladesh de 0,2514. Il est donc normal que nos T-shirts ne viennent pas des États-Unis.

Mais la stratégie globale des bas prix se révèle de plus en plus inadaptée à l’assainissement des finances publiques. Elle atteint précisément les couches à faible revenu dans les «  pays riches  », ces groupes auxquels Keynes prêtait, il y a 75 ans, une forte inclination marginale à la consommation. Les augmentations ou diminutions de revenus influent plus directement sur la consommation des ménages à revenus modestes car leur inclination et leur capacité à l’épargne sont plus faibles du fait de leur revenu. C’est le point de départ, du point de vue systémique, de la discussion sur la fiscalité.

De «  nouveaux  » vieux dangers

Le danger des crises financières, c’est qu’elles s’étendent à ce qu’on appelle l’économie réelle – c’est-à-dire celle qui produit réellement – et qu’elles déclenchent ainsi une réaction en chaîne vers le bas. Que cela arrive ou non dépend en partie de la politique économique mise en œuvre. Le danger n’est pas écarté de voir succéder à la première réaction à la crise en 2009, qui était raisonnable et quasi keynésienne, une période de plusieurs années d’orthodoxie des politiques économiques qui – comme en 1929 – aggraverait la crise de l’économie réelle pour devoir en fin de compte être à nouveau corrigée de manière interventionniste. On pourrait prendre comme exemple de cette riposte celui des États-Unis  : sous la pression de «  l’opinion publique  », le gouvernement de Roosevelt est revenu en 1937 à l’équilibre budgétaire, après la période de New Deal. La conséquence a été un nouvel effondrement économique qui n’a pu être surmonté que grâce au réarmement du fait de la Deuxième Guerre mondiale.

Aujourd’hui aussi, on demande la réduction à tout prix des déficits. Nul besoin d’imaginer ce qui adviendrait si tous les pays de la zone euro optaient pour les restrictions budgétaires. On peut le lire dans un article de NZZ sur l’Irlande  :

« Selon [l’agence de notation] Moody’s, du fait du programme d’économies, le temps qu’il faudra à l’économie irlandaise pour se remettre est incertain […]. Cette déclaration dit implicitement que la forte cure d’austérité du pays pourrait se traduire par une spirale descendante. Elle conduirait à la suppression de postes dans le secteur public, davantage de chômage, une demande en baisse et des rentrées fiscales plus faibles, ce qui nécessiterait en retour de nouvelles coupes budgétaires. Le gouvernement irlandais espère néanmoins que la politique d’austérité permettra au pays de retrouver à moyen terme sa crédibilité sur les marchés financiers, l’assainissement des finances publiques et le retour de la croissance. Dans ce scénario, la politique d’exportation jouerait un rôle important  » 15.

La solvabilité vient toujours d’ailleurs. Si chaque pays adopte cette politique, la somme sera nulle. Qu’il faille réduire le déficit budgétaire irlandais dû à la politique insouciante du passé, cela ne fait aucun doute. Il était de 12 % du PIB en 2010  ; si on y ajoute l’aide publique aux banques, il atteint 32 % 16.

Si on remplace l’Irlande par l’Autriche, si on se reporte aux années 1930 et si on écrit politique déflationniste au lieu d’austérité, on obtient – y compris pour la répartition du fardeau de la crise – un parallèle aussi parfait que préoccupant avec l’époque de la crise économique mondiale17. En Espagne comme en Irlande, une récente étude de l’OCDE suggère des augmentations d’impôts en Espagne (à supposer que le plan gouvernemental de réduction du déficit budgétaire de 11,1 % en 2009 à 6 % en 2010 soit mis en œuvre), entre autres, comme en Autriche en 1931, par l’augmentation de la TVA. L’étude tonne contre la «  protection excessive des contrats à durée indéterminée  » et propose la réduction des pensions à travers l’augmentation de la durée de cotisation de 15 ans actuellement à la durée totale d’activité18.

Ce type de politique est sans fin. Ce que signifient les coupes extrêmes est illustré par l’exemple grec  : selon le plan gouvernemental, le déficit budgétaire devait être réduit en 2011 de 14 milliards d’euros par rapport à 2010, et passer ainsi de 15,4 % du PIB en 2010 à 7,4 % en 2011. On n’en parle plus maintenant. Le déficit budgétaire restera à 9,5 %, et le PIB va encore baisser de 5,5 %, et de 2 % à nouveau en 2012. D’après les dernières informations, les salariés du public gagneront 40 % de moins à l’avenir, les pensions aussi seront à nouveau diminuées19. Dès 2010, la consommation privée a baissé de 40 % par rapport à l’année précédente  ; comme conséquence de la politique d’austérité, le chômage a doublé de volume20. En Espagne aussi, le chômage est à plus de 20 %, plus élevé que jamais. En Andalousie, il s’est approché de 30 % en 2010  ; plus de 40 % des moins de vingt ans sont sans emploi21.

Même sans tenir compte des conséquences sur l’économie réelle, la crise financière est loin d’être surmontée, même aux États-Unis. Là-bas, l’éclatement de la prochaine bulle immobilière pourrait mettre près de la moitié des banques en faillite22. Pour les banques européennes, le danger ne vient pas seulement – comme on essaie de nous le faire croire – des dettes souveraines, mais de façon générale des dettes pourries, de la faiblesse des fonds propres – un problème qui existait aussi en 1929 –, des pertes externalisées qui n’apparaissent pas dans le bilan des banques elles-mêmes.

Si l’on ne savait pas que le mal est plus profond, on pourrait dire  : il faut réformer les banques. La vraie dimension des problèmes révélés avec le krach de 2008 a été décrite par l’économiste américain Kenneth Rogoff  : «  Eux [les politiques] ont garanti à peu près tous les crédits de la terre et jeté un filet sur le système financier mondial  ». Cela a certes «  stoppé la panique  », mais en même temps engendré un «  monstre  », un système où c’est le contribuable qui porte le risque. L’enjeu est aujourd’hui de «  dompter  » ce monstre23.

Mais il n’est pas question de dompter qui que ce soit. Il suffit de penser au plus récent scandale de la banque suisse UBS. De façon générale, on peut dire que les banques et «  banques fantômes  » – notamment les américaines – prennent les mêmes hauts risques qu’avant 2008. Les dompter apparaît relativement plus simple là où les banques ont conduit des pays entiers au bord de la ruine – ce qui les a fortement affaiblies, comme en Islande ou en Irlande. Aux États-Unis ou au Royaume-Uni en revanche, le capital financier oppose une forte résistance aux tentatives d’introduire de nouvelles règles. Pour revenir à un concept ancien mais utile  : une lutte pour l’«  hégémonie  » sur les questions de politique économique est engagée.

L’argument fallacieux des néolibéraux est pour l’instant le souci des déficits publics et la stabilité monétaire. Dans le langage neutre de la NZZ  : «  Du point de vue de beaucoup d’acteurs des marchés, […] les mesures jusqu’alors prises dans la zone euro ne constituent pas une solution durable  ». Pour la première fois depuis la fin des années 1940, le journal poursuit  : «  Dans les pays économiquement développés, il subsiste le risque que certains pays ne soient plus en mesure de faire face intégralement à leurs obligations  ». C’est dans la périphérie de la zone euro que le danger serait le plus grand, mais il «  pourrait bientôt gagner d’autres pays, y compris le Japon et les États-Unis  » 24.

Cela fonctionne, comme souvent dans des systèmes de pensée fermés, comme une prophétie auto-réalisatrice. Mais ce n’est que la moitié de la vérité des spéculateurs  : depuis la période où les banques se sont brûlé les doigts à l’automne 2008, d’immenses quantités de capital à la recherche de profits errent sur tous les marchés où il est possible de faire rapidement de l’argent grâce à la spéculation  : ceux des métaux, des céréales ou même des obligations d’État, que l’on a pourries et que maintenant la BCE garantit.

Et qu’arrivera-t-il quand tous les budgets seront en équilibre  ? La grande reprise ou – comme après 1929 – la dégringolade dans la spirale de la dépression  ? Que peut-on dire trois ans après le krach  ? En 1930 aussi, on traçait des perspectives roses pour l’avenir de l’économie mondiale, avant que la crise financière ne frappe de plein fouet le monde entier en 1931 et n’aggrave la crise économique. Ce n’est pas un hasard si la crise financière a démarré avec les banques – comme la Österreichische. Credit-Anstalt für Handel und Gewerbe  qui, dans l’illusion d’une conjoncture favorable (qui n’est jamais venue) a pratiqué pendant des années une politique de crédit plus qu’optimiste et fortement expansionniste25.

Ce n’est pas un hasard non plus si les victimes principales de la crise financière ouverte en 2008 ont été les banques et les gouvernements qui ont cru le plus à une expansion sans fin. Dans la sphère financière, pousser jusqu’au bout cette stratégie au cours d’une période «  normale  », c’est croire aveuglément à une croissance de rêve. À la première épreuve un peu forte, les problèmes apparaissent.

Ce qui conduit à la question  : que retiennent de l’histoire les banques et les politiques  ? Avant 2008 – comme avant 1929 – les signaux montrant la constitution d’une bulle existaient. John Kenneth Galbraith a écrit dans son célèbre livre sur la grande crise de 1929 qu’une «  sorte de rage  » de devenir «  rapidement très riches, avec un minimum d’effort  » avait «  gagné les Américains  »26. Comme aujourd’hui. Galbraith décrit aussi le rôle néfaste des Investment Trusts, c’est-à-dire des Fonds gérant les actions. Ce n’est pas un hasard non plus si les expressions «  levier  », «  effet levier  » sont apparues pour la première fois dans ce contexte  : avec un investissement financier le plus faible possible, gagner le plus possible27. Comme aujourd’hui.

Avant 1929, la spéculation s’est concentrée sur la Bourse de New York. Elle a provoqué là le fameux «  jeudi noir  », le 24 octobre 1929. Au bout du compte, les actions américaines ont perdu 85 % de leur valeur entre 1929 et 1932. En 1933, le PIB des États-Unis avait diminué du tiers par rapport à 1929. Près de 13 millions de personnes se sont retrouvées sans emploi cette année-là, ce qui représentait un taux de chômage de 25 % 28. C’est seulement cette année-là qu’il y a eu une inversion de la politique économique.

Cette fois-ci – en 2008 et après – le mal a été moindre car la réaction devant la menace de fusion du cœur du réacteur financier a été rapide et décisive – grâce aux mesures non orthodoxes des banques centrales et des politiques qui après des années de prêche pour l’eau néolibérale ont versé un peu de vin keynésien dans les canaux pleins de trous de la finance.

Mais le danger d’une chute dans la dépression est toujours là, même si les grands États occidentaux ont été, dans un premier temps, sauvés par les marchés émergents d’Asie et d’Amérique latine. On estime en général que ces pays contribueront au cours des cinq années à venir pour plus de 50 % à la croissance globale. Dit autrement  : la redistribution globale au détriment des «  vieilles  » économies va se poursuivre.

Dangers politiques

Il n’est pas étonnant qu’une parties des populations américaine et européenne ait peur de l’avenir et soit sensible aux partis populistes ou extrêmes de droite29. Mais ce n’est pas le seul danger. On peut entendre des discours dangereux de la part des partis démocratiques, auxquels il faut être attentifs  : dans les années 1930, la démocratie n’a pas seulement été mise à mal par Dollfuß et consorts, mais aussi par les experts financiers de la Société des nations [SDN], pour qui la lenteur des processus de décisions parlementaires était un obstacle à l’assainissement rapide des finances de l’État30.

Ces voix se font entendre aussi aujourd’hui  : la démocratie, mettait en garde il y a moins d’un an le politologue Rudolf Bur­­ger, «  est avant tout une question de forme. Elle suppose au premier chef de respecter les lois […]. Le 9 mai 2010, le plan de sauvetage de l’euro a été adopté au cours d’une réunion extraordinaire du Conseil européen. Au cours de la nuit. Ainsi, d’un seul coup, 27 parlements ont été dessaisis  ! Sans cris  ! Je ne veux pas juger du contenu du plan de sauvetage. Mais cela m’a rappelé, tout à coup, le 24 mars 1933, le jour de la loi donnant les pleins pouvoirs aux nazis, de la mise hors circuit du parlement allemand. Alors aussi, on disait  : «  pour éviter les dommages pour le peuple et le Reich  » […] Je m’attends à une crise d’érosion pour toute l’Europe. Pas une révolution mais une érosion grandissante de la légitimité du pouvoir et des structures politiques.  » 31

La logique autoritaire des «  plans de sauvetage  » apparaît plus évidente encore dans le cas de l’Irlande, dans le contrat («  Memorandum of Understanding  ») signé entre le gouvernement irlandais, le FMI, la BCE et la Commission européenne. Méditons le commentaire de la Neue Zürcher Zeitung  :
« L’accord confirme la correction envisagée de la situation budgétaire jusqu’à la fin 2013 à hauteur de 15 milliards d’euros ou 9 % du PIB du pays… 6 milliards concerneront la protection sociale. […] Le gouvernement irlandais doit rendre compte hebdomadairement de la situation budgétaire aux créanciers internationaux. […] Tous les trois mois, l’État doit informer de la situation de l’emploi public et des salaires versés. Comme un mauvais augure, le rapport indique que des licenciements complémentaires auront lieu, aussi longtemps que les gains de productivité attendus du service public ne seront pas atteints  » 32.

L’appréciation du Irish Times est la suivante  : «  Nous avons été humiliés à un degré sans précédent  » 33. On peut lire des choses semblables dans les journaux grecs depuis des mois. Mais cela ne fait que paraphraser ce que les journaux autrichiens écrivaient dans les années 1930 à propos des demandes de la Société des nations, qui étaient à peu près les mêmes que celles adressées aujourd’hui à l’Irlande, au Portugal, à l’Espagne et à la Grèce.

En juin de cette année, les Salzburger Nachrichten, à propos du Portugal, en ont fait un concept  : «  Quel que soit le gouvernement, il doit faire ce que l’UE et les fonds monétaires exigent  » 34.

Le journal y ajoute ce qu’il appelle la «  codétermination  » 35. Le président de la Commission, José Manuel Barroso, au cours d’une rencontre avec des syndicalistes en juin 2010, aurait mis en garde contre les conséquences politiques des protestations sociales en Europe du Sud, en n’excluant pas la fin de la démocratie parlementaire dans ces pays. Il aurait dit «  que ces pays, avec leurs structures démocratiques, comme on les connaît aujourd’hui, pourraient disparaître  ». Le Premier ministre grec, Giorgos Papandreou, semble avoir eu cela à l’esprit quand, évoquant les débuts de la dictature militaire de 1967 à 1974, il a estimé que les protestations contre la politique d’économies de son gouvernement pourraient détruire la démocratie36.

Dans tous les cas, se soumettre aux diktats des marchés financiers, du FMI et des experts financiers de l’UE, constitue une mise sous tutelle de facto. Cela ne sera peut-être pas aussi grave que lorsque, dans l’Autriche des années 1930, la démocratie fut liquidée avec l’aval du conseiller de la Société des nations, parce qu’elle faisait obstacle au «  travail de reconstruction  » 37, à l’assainissement des finances de l’État.

Après 1929 aussi, il fut question de démantèlement social, d’économies sur les fonctionnaires, de restriction du «  pouvoir  » des syndicats et d’un «  régime  » avec des «  pleins pouvoirs élargis  » sur le modèle du gouvernement Brüning en Allemagne.

Aujourd’hui, tout cela se fait à pas feutré. Les éditions de la FAZ viennent de publier un livre sous le titre Oser moins de démocratie. L’auteur se plaint de «  l’influence paralysante de la «  voix du peuple  » […] et de l’esprit du temps émancipateur et doutant de tout  ». Il se prononce pour le démantèlement de la participation démocratique38. L’an dernier déjà, on pouvait voir, exprimé dans un article semblable de la presse allemande qui mettait en garde contre la lourdeur des processus de prise de décision démocratique, le «  souhait d’un «  tout petit peu de dictature  »  », d’un «  dictateur provisoire  » dans l’esprit du juriste nazi Carl Schmitt39.

La facture de l’assainissement n’est pas encore arrivée. Aujourd’hui Il ne s’agit pas seulement de la répartition du coût de la socialisation des pertes, mais – au sens d’un programme minimum – de promouvoir une prévention des crises à venir  : des règles plus sévères pour le système financier, le renforcement du contrôle des banques et des marchés financiers, des taxes sur les transactions (avec son modèle d’origine, la taxe Tobin), etc. Même le FMI a proposé, et ceci depuis une bonne douzaine d’années, une «  prudente régulation pour restreindre les flux de capitaux de court terme  » 40.

Pendant ce temps, les activités sur les marchés monétaires et des capitaux continuent à aller bon train. Le président de la Deutsche Bank lui-même, Josef Ackermann, a jugé le climat sur les marchés financiers comparable à celui qui existait avant le krach de la Lehman Brothers. Les banques se méfient l’une de l’autre  ; seule la BCE rend le marché monétaire fluide. Les marchés sont, comme on le dit dans le jargon néolibéral, «  extrêmement nerveux  ». Chaque petite rumeur fait valser les cours boursiers. Cette fois-ci, la partie se joue entre banqueroutes des États, haircuts et Credit Default Swaps, à coup de paris sur les garanties ou les non-garanties sur les obligations d’État. Les Credit Default Swaps ont déjà joué un rôle dans la crise des subprimes et accentué la panique. Ce n’est pas une fin de partie mais on sait déjà qui paiera la note, compte tenu du rapport de forces actuel. Sauf si ceux qui sont priés de passer à la caisse refusent ce jeu-là.

Notes

1) Charles P. Kindlberger, Manies, paniques et faillites. Une histoire des crises financières, 3e édition, New York-Chi­che­ster-Brisbane-Toronto-Singapour 1996, Appendix B, p. 203ff. Voir aussi Carmen M. Reinhardt/Kenneth S. Rogoff, Cette époque est différente. Huit siècles de folie financière, Princeton University Press, 2009.

2) Franklin Allen/Douglas Gale, Comprendre les crises financières, Oxford 2007.

3) Michael Bloss et al., De la crise des subprimes à la crise financière, Munich, 2007, p. 23ff.

4) Neue Zürcher Zeitung (NZZ), 17.4.1998.

5) Ebenda, S. 102.

6) Voir diagrammes de Barry Eichegreen  : From Great Depression to Great Credit Crisis  : Similarities, Differences and Lessons.

7) Financial Times, 11-12 décembre 2010. Voir aussi Gordon Brown, Au-delà du Crash. Surmonter la première crise de la mondialisation, Simon & Schuster, 2010.

8) On traitera dans un autre article le fait que la Chine a suffisamment de problèmes propres, comme l’endettement massif des autorités provinciales (et la bulle immobilière potentielle que cela comporte) – voir Die Presse, 7 janvier 2011.

9) ISW Report Nr. 75, p. 22ff.

10) Voir à ce propos l’article très documenté  : «  Prudence devant l’expansion alléchante du secteur bancaire  », NZZ, 23 septembre 2011.

11) World Socialist Web Site, WSWS. org

12) Andrea Köhler, «  La nation sans bonheur  », NZZ, 4.12.2010  ; «  Les beaux et les damnés  », The Economist, 22.1.2011.

13) «  Les beaux et les damnés  », The Economist, 22.1.2011.

14) Données sur l’industrie textile, cité dans Salzburger Nachrichten, 8.1.2005.

15) NZZ, 20.12.2010

16) Die Presse, 7. 1.2011.

17) Voir Fritz Weber, «  Le cas de l’Autriche. Pourquoi la politique économique autrichienne a renoncé après 1931 à des mesures décisives pour combattre la crise économique et pourquoi cette politique restrictive a conduit à la dictature  », in  : Manfred Mugrauer (Hg.), Crises économiques et financières dans le capitalisme. Aspects historiques et actuels. Vienne, 2010, p. 34-44.

18) NZZ, 21.12.2010.

19) NZZ, 23.9.2011.

20) SN, 21.12.2010  ; NZZ, 24.12.2010.

21) SN, 29.1.2011.

22) Die Presse, 23.9.2011.

23) Süddeutsche Zeitung, 1.12.2009.

24) NZZ, 6.12.2010.

25) Voir Fritz Weber, Avant le grand krach. La crise du système bancaire autrichien dans les années 1920. Habilschrift, Salzburg 1991. À paraître en 2012 chez Böhlau-Verlag.

26) John Kenneth Galbraith, Le grand krach de 1920. L’histoire d’une illusion qui a conduit dans le précipice, Stuttgart, 1963, p. 25.

27) Ebenda, p. 85ff.

28) Galbraith, p. 233.

29) Cela est particulièrement vrai pour l’Europe de l’Est. Même le chef de la Raiffeisen Bank International, Herbert Stepic, évoque à ce sujet le «  danger de la montée des nationalismes  » et du «  glissement à droite, qui les fait parler à nouveau de race supérieure  ». (SN, 28.12.2010).

30) Voir le rapport déjà cité de Fritz Weber (Anm. 36), p. 33ff.

31) La pitoyable esthétique de l’État, in SN, 28 décembre 2010.

32) NZZ, 4.12.2010.

33) Zit.n. NZZ, 4.12.2010.

34) SN, 6.6.2011.

35) mitbestimmung Nr. 4/2011.

36) NZZ, 3.7.2011.

37) Journal de Rost van Tonningen du 30 juillet 1934, cité par Grete Klingenstein, L’emprunt de Lausanne. Une contribution à l’histoire de la Première République, 1931-1934, Vienne, 1965, p. 98.

38) Laszlo Trankovits, Oser moins de démocratie  ! Comment réarticuler le dialogue entre le politique et l’économie, Frankurt/Main, 2011.

39) «  Un petit peu de dictature  ?  », in  : Internationale Politik, mai/juin 2010.

40) NZZ, 17.4.1998.

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