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Italie

Tournant politique : la victoire du centre gauche aux élections de Milan en mai 2011

vendredi 25 novembre 2011

Giorgio Riolo, Président de l’Associazione Culturale Rosso Punto, directeur des Edizioni Punto Rosso, un des principaux éditeurs d’ouvrages documentaires politiques en Italie. Il dirige l’Université libre populaire [ULP] où il enseigne la philosophie, l’histoire du marxisme et la littérature

Remarques préliminaires [1]

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En ces jours d’août et septembre 2011, on parle beaucoup en Italie de la fameuse «  question morale  » en politique. Naturellement, pas seulement au sujet de la corruption et des imbrications entre les affaires et la politique du gouvernement de Berlusconi (P3, P4, etc.), mais aussi au sujet des enquêtes et des accusations concernant un puissant dirigeant du Parti démocrate de Milan et de Lombardie, Filippo Penati.

Il s’agit de pots de vin, d’argent empoché pour son propre compte et celui du parti lorsqu’il était maire de Sesto S. Giovanni, une ville importante, dans la banlieue de Milan, jadis siège d’importantes usines. La ville est connue sous le nom de «  Stalingrad d’Italie  » car administrée depuis la Libération par le Parti communiste Italien (PCI) et ses successeurs, le PDS (Parti démocratique de la gauche) et le DS (Démocrates de gauche) et aujourd’hui le PD (Parti démocrate).

Penati a été le candidat du centre gauche au siège de gouverneur de Lombardie aux élections régionales du printemps 2010. Il s’est immédiatement employé à exclure de la coalition le Parti de la refondation communiste (PRC), réduit à une petite formation politique après ses différentes scissions, afin de tenter, en vain, d’aboutir à un accord avec l’Union des démocrates du centre (UDC) – formation politique dite du «  centre  » née de la dissolution de l’ancienne Démocratie chrétienne (DC). Pour comprendre les arcanes, le véritable arrière-plan du théâtre politique, il est nécessaire de se souvenir que l’administration de Formigoni [2] au pouvoir en Lombardie depuis de nombreuses années repose sur les affaires économiques de la Compagnia delle Opere (Compagnie des Travaux, bras économique du parti catholique Communion et libération — CL). Aujourd’hui, les affaires, en Lombardie et à Milan, se mènent selon le modèle économique de la mafia  : en un lieu déterminé s’exerce la domination d’une «  famille  » ou d’un clan qui est aussi une entité économique, et qui prend 75 % de la totalité des affaires et laisse aux autres clans les 25 % restants, selon les règles écrites ou non écrites de la «  coexistence  », de la «  paix  » entre les différents acteurs, même s’ils sont en conflit, en concurrence. La Compagnie des Travaux récupère 75 % des grands travaux, des infrastructures, des services de santé et des services, etc., tandis que ce qu’on appelle les «  coopératives rouges  », liées aujourd’hui au PD (et auparavant au PCI-PDS-DS, etc.) n’en ont qu’environ 25 %. Dans ce contexte, il est facile de deviner comment ce qu’on appelle l’opposition à Formigoni est particulièrement ténue et affaiblie, compte tenu du petit théâtre politique. On a vu le même phénomène avec Moratti, maire PDL de Milan avant la victoire de Pisapia.

Ces remarques préliminaires expliquent à quel point la sévère défaite aux élections régionales du printemps 2010 a frappé l’électorat de gauche (de nombreux électeurs du PD très mécontents et beaucoup issus de l’importante gauche sociale assez répandue en Italie). Beaucoup se sont tournés vers nous, Associazione Culturale Punto Rosso, en tant qu’association engagée depuis des années dans la tâche difficile d’œuvrer à l’unité de la gauche, et nous ont dit en pensant au chemin parcouru de l’été 2010 à mai 2011, avec en tête les élections municipales de Milan  : «  cette fois-ci, nous y allons tous ensemble  », avec une large coalition allant du Parti démocrate au Parti refondation commmuniste. Le vœu de beaucoup était et est de rompre avec le passé, avec l’opposition «  douce  » à Formigoni et à Moratti (et plus généralement avec le corrompu et corrupteur Berlusconi en Italie)  ; de rompre avec les imbrications entre affaires et politique évoquées ci-dessus. Pisapia à Milan et, de façon tout aussi significative, De Magistris à Naples sont le produit de cette dynamique politique et sociale, mais aussi culturelle, de la sphère «  morale  », de «  l’éthique publique  ». Cette dernière notion est très difficile à mettre en pratique en Italie pour des raisons historiques profondes («  la duplicité  », «  le spagnolisme  » dont parle Leonardo Sciascia). Avec la victoire aux référendums sur la gestion publique de l’eau, sur le «  non  » au nucléaire et le «  non  » au «  procès court  » pro-Berlusconi, en juin 2011, le tournant du «  printemps italien  » a été total.

Que s’est-il passé et de quel Milan parle-t-on  ?

Le processus qui a conduit au «  printemps italien  », un tournant et une inversion des tendances face à l’hyper-pouvoir de Berlusconi, est très particulier.

Comme toujours dans les processus de transformation historiques, la dynamique est double. D’un côté, «  les couches inférieures  » ne veulent plus vivre comme dans le passé et de l’autre, les «  couches supérieures  » ne peuvent plus diriger comme auparavant (cf. les historiens de la Révolution française et Lénine).

Il s’est agi, du côté de la gauche, d’un processus vertueux. Au lieu de se décourager, de se désespérer, de se réfugier dans le rejet de la politique (par exemple dans le mouvement contre la politique autour du comédien Beppe Grillo) et dans l’abstentionnisme de gauche, comme cela a été le cas après les grandes défaites aux précédentes élections de 2009 et de 2010, une grande partie de l’électorat de gauche et de centre gauche a repris confiance, a eu envie de participer et a redressé la tête. Dans le même temps, comme le Parti démocratique, du fait de sa paralysie habituelle et à la recherche d’un entrepreneur à proposer, n’avait pas encore annoncé son propre candidat aux municipales, en juin et juillet 2010, la candidature de Giuliano Pisapia a été avancée. Pisapia, avocat et ex-parlementaire du PRC, aujourd’hui à la SEL [Gauche écologie et liberté, dont le leader national est Nichi Vendola], était également soutenu par une partie de la bourgeoisie éclairée milanaise. Au cours des mois suivants, le vieux souffle du réformisme socialiste et surtout, au moment d’atteindre l’objectif final, le souffle du réformisme catholique se sont réveillés à Milan. Ces souffles constituent le meilleur héritage de la ville de Milan  : celle qui, jusqu’à la fin des années 1980, fut la Milan ouvrière, la Milan du capitalisme éclairé, avec un tissu social assez solide malgré de graves inégalités, des contradictions, etc. Avec les importantes transformations du capitalisme et la désindustrialisation, Milan a été vidée de la présence des travailleuses et des travailleurs, cols blancs et cols bleus, du travail en usine, etc. Ils ont été remplacés par le secteur tertiaire, les services, un grand afflux de capitaux de l’économie mafieuse (Milan est remplie d’études d’avocats, de notaires, de consultants qui blanchissent ces capitaux dans une myriade de petites sociétés Sarl, dans des activités commerciales et magasins, dans des entreprises de construction, etc.). Enfin, parallèlement à cette transformation structurelle, d’abord avec Craxi puis avec Berlusconi, est arrivée la toquade culturelle et anthropologique que Christopher Lasch appelle la «  culture du narcissisme  », la fin de tout lien social, l’individualisme méthodologique, le darwinisme social. Un paysage humain et social agressif, pleinement capitaliste au plus profond de son âme.

Lorsque, en novembre 2010, Pisapia l’a emporté aux primaires sur Stefano Boeri, candidat officiel du Parti démocrate, ainsi que sur Valerio Onida arrivé à la troisième place, cela n’a pas été vraiment surprenant. Pisapia a recueilli les suffrages de la gauche radicale (politique et sociale), de nombreux mécontents du PD et surtout des mécontents de la sphère catholique milanaise, celle qui est sensible à la «  doctrine sociale de l’Église  ». Pour sa victoire aux élections de mai 2011, Pisapia a reçu l’appui de la curie de Milan (le cardinal Tettamanzi et surtout les collatéraux catholiques des ACLI (Association italienne des travailleurs chrétiens), de la Maison de la charité, et de nombreuses organisations sociales et culturelles. Peu de temps avant les élections, en mai, un des pères de l’entrepreneuriat catholique milanais, Piero Bassetti, s’est prononcé en faveur de Pisapia et c’est un des éléments qui a conduit ce qu’on appelle le troisième pôle (Gianfanco Fini et Futur et Liberté – qui avait déjà rompu avec Berlusconi –, Ferdinando Cassinio et L’Union des démocrates du centre, et l’Alliance pour l’Italie de Francesco Rutelli) à ne pas donner de consignes de vote, laissant ainsi de nombreux électeurs du centre libres de voter Pisapia (par rejet de Berlusconi). Enfin, un important dirigeant de la Confindustria (Confédération de l’industrie italienne, la plus importante association d’employeurs italienne), Cesare Romiti, ex-administrateur délégué de Fiat et aujourd’hui un des principaux propriétaires du quotidien par excellence de Milan, le Corriere della sera, s’est prononcé en faveur de Pisapia.

Du côté des «  couches supérieures  », la maire, Letizia Moratti, a recueilli un minimum historique de suffrages, étant peu appréciée par son propre parti, le PDL, le parti de Berlusconi et surtout par son alliée, la Ligue du Nord qui voulait qu’un de ses dirigeants soit candidat unique de la coalition. Une partie importante de la base de la Ligue n’a pas voté pour Moratti. Plusieurs scandales (mineurs selon la norme italienne, mais importants pour les autres citoyens européens) complètent le tableau de la déliquescence politique et morale avec laquelle la droite s’est présentée aux élections.

La victoire de Pisapia a été très significative. Milan n’est pas une simple cité, c’est la «  capitale morale  » de l’Italie, par son poids économique, par son importance dans le pays. C’est un mauvais coup porté à l’hyper-pouvoir de Formigoni en Lombardie. On dit toujours que Milan est un laboratoire qui anticipe, en bien ou en mal, les transformations de toute l’Italie.
Ce retournement s’est produit également grâce aux victoires de la gauche à Cagliari, Trieste, Turin, etc., et surtout de De Magistris, à Naples. Si De Magistris accomplissait le miracle de constituer un bon gouvernement dans l’autre capitale morale de l’Italie, la capitale de l’Italie du Sud, de trouver une solution définitive à l’atavique problème des ordures, à l’économie illégale de la Camorra (ou du moins la contenir), et surtout de ne pas décevoir le formidable enthousiasme suscité par son élection, grâce à la grande mobilisation et à la participation des simples citoyens napolitains, alors ce serait vraiment le signe du changement en Italie.

Problèmes et prospectives  : une chose est de vaincre, une autre est de gouverner

En juin 2011, nous avons vécu le second temps du retournement de tendances avec la victoire aux référendums sur la privatisation de l’eau, l’énergie nucléaire et l’immunité de Berlusconi et de ses ministres. Cette défaite a été très douloureuse pour Berlusconi et pour la droite italienne. C’est une victoire comparable, pour ses conséquences sociales, politiques et culturelles, à la victoire lors du référendum sur le divorce en 1974, contre la Démocratie chrétienne, le Vatican et les forces obscurantistes italiennes.

Mais c’est une chose de gagner les élections et c’en est une autre d’affronter les réalités complexes de villes comme Milan ou Naples. Ceci est d’autant plus vrai que depuis peu la crise de la dette et la tempête économique de cet été en Italie ont mis et mettent à rude épreuve ces administrations communales. Les communes italiennes, et donc Milan et Naples, n’ont plus à leur disposition les ressources économiques d’autrefois (les «  transferts  », de l’État aux administrations locales) et doivent donc opérer des coupes dans de nombreux services sociaux, de nombreux aspects de la politique sociale, etc., ou doivent augmenter les tarifs et les impôts locaux. Et tout ceci est impopulaire. Enfin, les mesures prises par le gouvernement Berlusconi – ce qu’on appelle la «  manœuvre économique  », c’est-à-dire le coup de massue pour les couches sociales italiennes les plus fragiles, y compris les strates inférieures des classes moyennes – prévoient, entre autres choses, la reprise des privatisations. Le temps de la victoire de juin semble désormais très loin et les référendums semblent effacés. À Milan, la délégation la plus importante est celle du budget  ; le vrai ministre des Finances de la ville est le maire adjoint, Bruno Tabacci, homme de Piero Bassetti, dirigeant de la vieille Démocratie chrétienne et aujourd’hui du troisième pôle. Tabacci a découvert que la précédente administration a laissé un trou dans le budget d’environ 180 millions d’euros. Déjà, quelques mesures prises par l’équipe Pisapia ont provoqué le mécontentement, comme l’augmentation des tarifs des transports publics et des impôts locaux. En outre, le scandale Penati interfère fortement avec l’équipe municipale, du fait que l’adjoint aux Transports, Maran, est directement lié à Penati. De nombreux membres de cette équipe n’ont aucune expérience de gestion et cela se voit déjà  ; le seul enthousiasme et le seul recours à la rhétorique de la participation des Comités Pisapia, du peuple orange (le mouvement populaire de soutien à Pisapia), etc., ne peuvent suffire.

Mais pour savoir si vraiment «  le vent a tourné  », il est nécessaire d’attendre cet hiver 2011-2012, période où beaucoup de choses s’éclairciront, en premier lieu avec les décisions qui seront prises concernant Expo 2015 (grandes affaires immobilières, équipements urbains, infiltrations de la mafia, etc.).

L’épreuve qu’affronte le centre gauche à Milan est grande. L’enthousiasme suscité a été énorme. La désillusion qui pourrait en découler est tout aussi énorme. Mais subsiste surtout un des problèmes historiques de la gauche italienne  : par-delà la rhétorique et la grandiloquence (un des champions de cette tradition italienne est Nichi Vendola), il s’agit d’avoir la capacité à gouverner, de se mesurer jour après jour aux problèmes réels en maintenant avec ténacité le cap à gauche, sans céder à la tentation d’accomplir des actes de droite avec une phraséologie de gauche (comme par exemple à propos des privatisations).

Une dernière remarque  : chaque pays a ses propres particularités de développement historique. L’Italie présente des caractéristiques structurelles, qu’il est nécessaire de connaître et comprendre, en plus du fait qu’il s’agit d’un centre capitaliste situé en Europe occidentale. Une de ces caractéristiques est même à l’origine de l’unité de l’État italien  : pour paraphraser un personnage du film de Visconti Le Guépard «  il faut tout changer pour ne rien changer  » [3].

Pisapia, De Magistris et en général le «  printemps italien  » devront se confronter avec cette mauvaise tradition. La crise du capitalisme et la crise de la dette peuvent finalement tout effacer.

Notes

[1Aux élections régionales de 2010, le centre droit l’a emporté au Piémont, en Vénétie, au Latium, en Lombardie, en Campanie et en Calabre. Le centre droit l’a emporté en Émilie Romagne, Toscane, Ligurie, dans les Marches, en Ombrie, dans les Pouilles, en Basilicate et en Apulie.

Aux élections municipales de 2011, le centre gauche l’a emporté  : Giuliano Pisapia, le candidat d’une large coalition de gauche, a remporté le second tour de scrutin à Milan avec 55,1 % des voix. À Naples, Luigi De Magistris a été vainqueur sur toute la ligne avec plus de 65 % des voix, contre Lettieri (entrepreneur représentant une coalition de centre droit, soutenu par le Premier ministre Silvio Berlusconi).

Référendum  : un référendum national populaire a eu lieu en Italie les 12 et 13 juin 2011 sur quatre questions concernant la privatisation des services d’eau (deux questions), le retour à l’énergie nucléaire interdite par référendum en 1987, et la procédure pénale, plus précisément une disposition exemptant de poursuites judiciaires le Premier ministre et les ministres en exercice. Le premier objectif des campagnes pour le «  oui  » était d’atteindre le quorum (50 % de l’électorat + 1 électeur). Voir l’article de Tommaso Fattori dans ce même numéro.

[2Roberto Formigoni, gouverneur de Lombardie, PDL [Peuple de la Liberté], figure historique de Communion et libération [CL], l’aile la plus organisée et structurée du catholicisme italien.

[3Affirmation reprise par un personnage du film de Visconti Le Guépard [Il Gattopardo], d’après le roman du même nom de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, sur les changements de la société sicilienne au cours du Risorgimento.

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