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Norvège

Le massacre d’Utøya et d’Oslo. Une nouvelle forme d’extrémisme de droite

vendredi 25 novembre 2011

Mathias Wag, chercheur antifasciste travaillant depuis plus de vingt ans à recueillir une documentation sur les mouvements d’extrême droite nordiques

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C’est affreux. Le massacre d’Utøya et l’attaque du quartier des ministères d’Oslo sont des actes terroristes d’extrême droite de la pire espèce, ciblant le mouvement ouvrier scandinave. Comment cela a-t-il pu se produire  ? Comment un acte terroriste aussi important et organisé de longue date a-t-il pu passer complètement inaperçu aux forces de sécurité  ?

Qu’on ne s’y trompe pas, c’est un acte politique, politiquement motivé et dirigé contre des cibles politiques.

La première réaction officielle a été à l’opposé  : dépolitiser l’acte terroriste, en le considérant comme le fait de la folie ou du diable, comme un acte visant tout le monde, la société dans son ensemble. Il a été traité selon le même mode de gestion de crise qu’un tsunami, en appelant au calme, à la tristesse et à la cohésion nationale.

Ainsi en Suède, le Premier ministre Fredrik Reinfeldt lors de sa conférence de presse a fait appel à la cohésion, à l’unité nationale, au lieu de dire que les menaces politiques nous visaient, sous prétexte qu’un tel discours ne profiterait qu’aux pires «  extrémistes, vivant en symbiose avec tout le monde  ». Les extrémistes, une force totalement non politique, une forme de hooliganisme non motivé.

Pourquoi est-il si difficile d’analyser cette nouvelle forme d’extrême droite  ? Pourquoi n’avons-nous même pas le droit d’y épingler l’épithète «  d’extrême droite  »  ?

Les analystes de la police de Sécurité assis sur les canapés de la télévision assurent qu’ils ont une bonne connaissance du «  milieu du pouvoir blanc  ». Et pourtant, ils n’ont pas su anticiper.

Ces deux aspects sont étroitement liés. Ils témoignent de la même cécité. On a cherché dans une mauvaise direction. Nous ne sommes plus face à une seule extrême droite mais plusieurs. La nouvelle forme d’extrême droite qui s’est développé en Europe au cours des cinq dernières années n’a pas émergé de la périphérie. Elle ne provient pas des groupes néonazis ou du milieu du pouvoir blanc (une désignation que les groupes néonazis eux-mêmes ont cessé d’utiliser depuis dix ans, quand l’audience du pouvoir blanc s’est effondrée). Elle n’a pas émergé du mouvement fasciste de rue que la police de Sécurité surveille de près dans son activité quotidienne.

Cet acte terroriste est venu de l’intérieur du populisme de droite bien installé, de l’extrême droite aujourd’hui considérée comme familière, appelée par euphémisme «  critique de l’immigration  », «  critique de l’islam  », «  xénophobe  ». Elle est beaucoup plus proche de Sverigedemokraterna (les Démocrates de Suède) que de Svenska motståndsrörelsen («  Mouvement de résistance suédois  » – groupe suédois ouvertement nazi, d’une centaine de membres) ou de Fria nationalister («  les nationalistes libres  » – réseau plus lâche de néonazis suédois), les héritiers du pouvoir blanc. Ce nouveau courant est une extrême droite agissant au niveau européen plutôt que national  ; pro-Israël et prosioniste plutôt qu’antisémite  ; islamophobe et culturellement raciste plutôt qu’ancrée dans une idéologie raciale  ; accordant de l’importance au combat culturel et revêtant son discours d’une rhétorique soi-disant «  antiraciste  » plutôt que d’une rhétorique d’extrême droite appuyée et stigmatisée.

Il apparaît de plus en plus que le massacre de jeunes militants de gauche commis par Anders Behring Breivik a été planifié longtemps à l’avance et que la cible en a été choisie avec soin, afin de fournir un effet de choc maximal dans la société et de répandre le plus possible les opinions de Breivik, résumées dans un manifeste de 1 500 pages, «  2083 – Une déclaration européenne d’Indépendance  ». La partie journal du texte montre comment l’action terroriste a été planifiée en détail, ce qui en fait l’un des actes les plus documentés de l’histoire du terrorisme. Le massacre n’a été qu’un moyen d’attirer l’attention sur la conception du monde de Breivik et de provoquer d’autres actes terroristes. Au lieu de s’attaquer à ceux qui sont au pouvoir et qui ont des positions élevées, il a choisi de s’attaquer au peuple, à ceux qui n’ont aucune protection. Un acte de terrorisme «  quantitatif  » plutôt que «  qualitatif  ». Le nombre de jeunes tués donnerait à ses actes plus d’impact et d’effet de choc qu’un seul acte de terrorisme dirigé contre le «  cœur du pouvoir  ».

Les idées de Breivik, telles qu’elles sont exprimées dans le manifeste, sont bien adossées aux deux piliers formant la base de la nouvelle extrême droite européenne  : le Contre jihad et la lutte culturelle.

Le mouvement Contre jihad

Le mouvement Contre jihad est né de l’islamophobie latente qui s’est développée depuis le 11 septembre 2001. Il est inspiré par les théories de la conspiration euro-arabe. Au cours des cinq ou six dernières années, un réseau de blogs européens a été créé, réunis sous l’appellation Contre Jihad. Les plus avancés ont été Gates of Vienna (Portes de Vienne) [1], le Journal de Bruxelles en Belgique et Fjordman en Norvège.

En avril 2007, le réseau s’est retrouvé pour une réunion commune à Copenhague au «  Sommet du Contre Jihad du Royaume-Uni et de Scandinavie  ». La réunion était organisée par les blogueurs de Gates of Vienna et de Fjordman, pour rassembler et coordonner le nouveau mouvement, avec le soutien du réseau danois d’Anders Pedersen Graver «  Stop à l’islamisation du Danemark  » (SIAD). Outre des blogueurs de Norvège, du Danemark et de Suède, un seul parti scandinave y a participé avec des représentants  : Ted Ekeroth de Sverigedemokraterna/Démocrates Suédois. Cette initiative a été suivie de conférences annuelles à Bruxelles en 2007, Vienne en 2008, Copenhague en 2009 et Zurich en 2010.

Gates of Vienna résume les objectifs du mouvement dans un bref manifeste  :

« Les objectifs du Contre Jihad sont les suivants  :

1. Résister à l’islamisation des pays occidentaux, en se débarrassant de l’immigration musulmane, en refusant tout aménagement spécifique pour l’islam dans nos espaces publics et nos institutions et en interdisant l’affichage public visible des pratiques islamiques.

2. Contenir l’islam dans les frontières existantes des nations à majorité musulmane, en chassant tous les criminels musulmans et ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas s’assimiler complètement aux cultures de leurs pays d’adoption.

3. Mettre fin à toute assistance étrangère et autres formes d’aide à l’économie des nations musulmanes.

4. Développer un réseau populaire pour remplacer la classe politique actuelle dans nos pays et éliminer l’idéologie multiculturelle dominante qui permet l’islamisation et qui, si elle perdure, entraînera la disparition de la civilisation occidentale.  »

Le principal idéologue et organisateur du réseau est le Norvégien connu sous le pseudonyme Fjordman (Peder Jensen) qui est également invité à écrire dans Gates of Vienna et le Journal de Bruxelles. Breivik appelle l’idéologie à laquelle il adhère «  pensée de l’École de Vienne  ». La plus grande partie du manifeste de Breivik est directement reprise des textes de Fjordman, et Breivik déclare que Fjordman est son auteur préféré. Après l’acte terroriste, on a spéculé sur le lien entre l’anonyme Fjordman et Breivik. Ted Ekeroth a lui-même témoigné en faveur de Fjordman sur son blog en disant que Fjordman et Breivik sont des personnes distinctes. À Gates of Vienna, Fjordman affirme qu’il n’a jamais rencontré personnellement Breivik.

Les parrains et financiers de la branche suédoise du mouvement Contre Jihad sont les frères Kent et Ted Ekeroth de Sverigedemokraterna/les Démocrates Suédois, qui ont animé une série de conférences contre l’islamisation. Leur fonds anti-islamisation finance les conférences du mouvement. Membre du Parlement suédois et secrétaire international de Sverigedemokraterna/les démocrates suédois, Kent Ekeroth est également signataire de virements bancaires pour l’important blog du mouvement suédois inkorrekt-blog Politiskt/Politiquement incorrect.

Si le rôle des blogueurs du Contre Jihad a tout d’abord été de mener une «  lutte culturelle  », le mouvement a également eu des initiatives plus politiques. Le SIAD d’Anders Graver Pedersen a essayé de créer un équivalent européen avec «  Stop à l’islamisation en Europe  », SIOE. Le mouvement Contre Jihad et SIOE ont aussi regardé avec beaucoup d’intérêt l’émergence du mouvement militant English Defence League (Ligue anglaise de la Défense) issu du milieu hooligan du football britannique. Grâce à une combinaison de Facebook, de médias sociaux et de violentes manifestations provocatrices devant les mosquées lors de matches de football, l’EDL est rapidement devenu un mouvement de masse important et est considéré par la police britannique comme la principale menace contre l’ordre intérieur au Royaume-Uni. L’idéologue d’EDL, Alan Lake, a été invité par Kent Ekeroth à ses conférences contre l’islamisation en 2009 et à l’été 2010. L’équivalent suédois, l’Agence suédoise de la Ligue de défense, a été créé par un groupe de bailleurs des Démocrates suédois.

Breivik a montré un grand intérêt pour l’English Defence League et, sur le forum Norvégien Document. no, il a appelé à la mise en place d’un équivalent norvégien afin de lutter contre les organisations antiracistes norvégiennes. Sur le forum, il décrit comment il a utilisé le groupe Facebook d’EDL pour diffuser sa propagande, a chatté avec plusieurs responsables d’EDL et les a aidés à élaborer des textes idéologiques. Breivik et l’EDL partagent la même fascination et s’identifient de la même façon avec les croisés en tant que symboles de la lutte contre l’islam.

Le forum central de Norvège pour un débat anti-islamique est Document. no du journaliste Hans Rustad, créé en 2003. L’année dernière, l’association «  Documents venner  » (Les Amis de Document) a été constituée. Elle a organisé des séminaires avec de grands noms du mouvement Contre Jihad (tels que Roger Scruton), mais aussi des personnalités comme l’artiste provocateur suédois, Lars Vilks, qui a été la cible de menaces d’activistes islamistes depuis qu’il a fait le portrait du prophète Mahomet en lui donnant l’apparence d’un chien. Breivik a beaucoup écrit sur le forum et a également participé à des séminaires. Sur le forum, il a défendu la ligne selon laquelle le site de Rustad devrait devenir la base d’un journal culturel conservateur et il a essayé de promouvoir la création d’une EDL norvégienne ou d’une version norvégienne du mouvement teaparty. Document. no a accueilli les messages de Breivik.

Le mouvement Contre Jihad s’est donc développé, en quelques années seulement, avec des ramifications dans le milieu parlementaire, un courant de «  lutte culturelle  » à travers des réseaux de blogs, une branche militante populaire – et maintenant, avec Breivik, il a trouvé sa première traduction terroriste. On ne doit pas considérer ces différentes expressions indépendamment les unes des autres, mais les évaluer sur la base de l’ensemble qu’elles constituent et des interactions entre leurs différentes branches. Ce qui distingue ces dernières est une affaire de degré et non de nature. Les fondements de leur analyse et leur conception du monde sont les mêmes  ; leur seule différence est la perception de la temporalité, l’imminence et l’urgence plus ou moins grandes de la menace d’islamisation. Les éléments «  modérés  » croient que la guerre contre l’islam n’a pas encore éclaté, qu’il existe encore une possibilité d’inverser politiquement le processus et de freiner l’expansion de l’islam – tandis que les éléments militants (à la fois les militants populaires et ceux d’EDL ou les terroristes avec Breivik) considèrent que la guerre est déjà là, que la classe politique est corrompue jusqu’à la moelle et que le temps est trop court pour faire autre chose que des actes directs de résistance. 2083, le titre phare du «  manifeste de la terreur  » de Breivik – évoquant l’année où l’islam aura gagné la guerre et où il sera trop tard pour agir – est une allusion à la dernière fois où l’Empire ottoman s’est trouvé aux portes de Vienne, 400 ans plus tôt, et «  a menacé la civilisation européenne  ».

La lutte culturelle

Selon le mouvement Contre Jihad, l’islam ne doit pas être considéré comme une religion mais comme une idéologie. Il assimile l’islam, le communisme et le nazisme à trois formes d’idéologies totalitaires. L’idéologie marxiste est jugée coupable d’avoir ouvert les portes au processus d’islamisation, avec pour but de détruire le monde occidental.

Sa vision de la gauche est tirée de la Nouvelle droite française et de son débat sur la lutte culturelle et la méta-politique. Selon ce point de vue, la gauche en 1968 a tenté de défier le capitalisme et a perdu la bataille pour le pouvoir politique et économique, mais elle a réussi à prendre le pouvoir culturel. Le marxisme économique «  dur  » s’est effondré avec la chute du socialisme réel, alors que le marxisme «  doux  » a su garder son emprise sur les institutions sources de connaissances et d’idéologie  : l’éducation, la recherche, la culture et les médias. En contrôlant la production d’idéologie, la gauche a atteint une hégémonie culturelle, le privilège de la formulation du problème et a donc ainsi défini le cadre des valeurs fondamentales et les normes qui depuis lors ont façonné toute politique. La Nouvelle droite a vu dans les théories de l’hégémonie de Gramsci et de l’École de Francfort la racine de ce marxisme «  doux  » qui se faufile partout, de ce «  marxisme culturel  » qui a effectué sa «  longue Marche à travers les institutions  ». Les concepts de marxisme culturel, de multiculturalisme et de politiquement correct sont parallèlement utilisés par la Nouvelle droite pour décrire le même phénomène.

En Suède, les théories ont été principalement avancées par Nordiska Förbundet (la ligue des pays nordiques – un think tank néonazi avec la maison d’édition Arktos), son portail de blogs Motpol, la communauté internet Nordisk. nu (où Breivik avait un compte). La lutte «  métapolitique  », la lutte pour la formulation du problème, des mots, des concepts, des normes et des valeurs sont considérées comme des précurseurs de la politique, et les auteurs de blog et «  trolls  » des zones de commentaires les considèrent comme l’avant-garde de ce combat culturel. La lutte contre le «  politiquement correct  » et le point de vue de ceux d’en bas qui unissent l’extrême droite (et une partie de la droite établie), selon la théorie de la Nouvelle Droite constituent un projet politique cohérent.

Notes

[1Nom choisi en référence à la victoire contre les Ottomans aux Portes de Vienne en 1683.

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