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De Bacon à l’OIN de Saclay : le capitalisme et la science, un enjeu pour la démocratie

une présentation du groupe de travail science et démocratie.

lundi 12 décembre 2011, par Annick Jacq

Développement scientifique et capitalisme : la période moderne.

La science entretient un lien tout à fait particulier avec le développement capitaliste. La science moderne naît au 16ème siècle, et son projet est formalisé par Francis Bacon dès la fin du 16ème Siècle. Non seulement Bacon formalise la science moderne et ses méthodes, mais affirme la complémentarité de la technique et de la science, car la science permet de concevoir des inventions. La connaissance apporte du pouvoir et le projet scientifique est indissociablement lié au besoin de conquérir et de dominer la nature. A la fin du 20ème siècle, un certain nombre de critiques ont accusés Bacon d’être responsable d’une vision anti-écologiste du rapport de l’homme à la nature, et de la domination de l’homme par la technologie. Des féministes ont attaqués cette vision, comme reflétant une vision machiste, impérialiste et colonialiste de la société : la Nature n’est plus la Mère nature, mais une nature féminine destinée à être conquise par un esprit masculin agressif.

Quelque soit la validité de ces critiques (sans doute entachées d’anachronisme), on peut dire que cette conception de la science et de ses rapports avec la technique a accompagné l’essor du capitalisme, conduisant la tradition marxiste à faire de la science, et de son lien à la technique pensée comme application de la science, à travers la notion de révolution scientifique et technique, un enjeu essentiel du développement des forces productives, développement lui-même vu comme force motrice de l’histoire et donc du passage au communisme. Depuis les années 70, s’est développé en milieu marxiste l’idée de la science comme force productive directe.

De nouveaux rapports entre science et capitalisme financiarisé

Dans le capitalisme le plus récent, financiarisé à l’extrême, les rapports entre science, techniques et développement capitaliste, ont pris un tour tout à fait particulier. Avec le concept d’économie de la connaissance, l’innovation technologique est supposée devenir le facteur privilégié du renouvellement des possibilités d’accumulation du capital. Dans ce cadre, la connaissance devient une marchandise, ce qui se traduit par des modifications importantes des régimes de propriété intellectuelles. Plus que d’organiser une société basée sur la connaissance, il s’agit d’organiser un marché de l’immatériel, un marché de la connaissance, où les grands groupes financiarisés pourront venir puiser à des fins de valorisation.

Mais ce qui me paraît important aussi de voir, c’est que la science, dans le cadre de l’économie de la connaissance et dans le contexte de ce capitalisme mondialisé, et largement spéculatif, la science et la technique deviennent, plus que des forces productives réelles, matérielles, des fabricants d’une promesse technologique qui alimente une accumulation capitalistique déconnectée de l’économie réelle, de la production de valeur d’usage ; on en trouverait maint exemples dans les priorités mises en avant par les politiques de recherches de plus en plus pilotées par les grandes entreprises : le discours autour des progrès de la génétique, les OGM, la thérapie génique, les nanotechnologies, la biologie de synthèse. Des start-up se créent, dont beaucoup ne produiront jamais rien, mais où du capital va s’investir massivement : la valeur n’est pas créée par la mise au point d’une technique, d’un produit utile, susceptible d’être commercialisé, mais par la revente de la start-up ou de ses actions si elle pu être introduite sur le marché boursier. Cette évolution a été rendue possible par la création d’instruments boursiers comme le Nasdaq aux USA ou le Nouveau Marché en Europe, où des entreprises ont la possibilité de rentrer en bourse non pas sur la base d’actifs matériels mais sur la base d’actifs immatériels, constitués par le portefeuille de brevets. La valeur financière ainsi générée par la valorisation de ces actifs immatériels (la propriété intellectuelle se vend et s’achète, les communiqués de presse se succèdent, entraînant des effets de yoyo impressionnant sur les cours boursiers) est liée à tout un discours de la promesse scientifique et technologique, auquel participent de nombreux scientifiques, comme les y incite de plus en plus, les réformes en cours de l’enseignement supérieur et de la recherche. Ces réformes ne sont donc pas seulement une question culturelle, l’affaire des seules scientifiques, ou un enjeu de défense de la science comme on défendrait la culture, mais sont au cœur des transformations actuelles du capitalisme. Dans ce contexte, la science n’est plus seulement en contact plus ou moins intime avec le processus de production, au cœur de l’entreprise industrielle, comme dans le cas de la sidérurgie, de l’électronique ou de l’informatique, mais en contact direct avec la sphère financière.

Le rôle de la science : un enjeu majeur de la lutte contre le capitalisme et pour la démocratie.

Ayant fait ce constat et ces analyses dans le cadre d’un groupe de travail d’Espaces Marx sur la marchandisation du vivant, travail ayant débouché sur la publication de l’ouvrage collectif « le vivant entre sciences et marché », nous en avons tiré trois conclusions :

1) Le rôle de la science et de la technique dans les évolutions du capitalisme contemporain est un enjeu majeur, comme le montre les débats qui traversent nos sociétés, débats auxquels en tant que marxistes, nous ne saurions nous contenter de répondre par une défense intransigeante de la rationalité et de la science, ainsi que de la technique comme facteur essentiel du développement des forces productives, pas plus que par une posture d’une critique radicale de la technologie porteuse en soi d’aliénation et de destruction de la planète.

2) La seule manière de répondre de manière adéquate à ces enjeux est de revendiquer et de mettre en œuvre une véritable démocratie des choix scientifiques et techniques, démocratie qui doit impliquer l’ensemble des citoyens.

3) Pour que cela soit possible, il faut travailler pour une bien meilleure prise en compte par les forces de transformation sociale des enjeux scientifiques et techniques, pour la place centrale que le capitalisme contemporain veut leur faire jouer dans l’accumulation du capital.

L’0pération d’Intérêt National du Plateau de Saclay : un cas d’école.

Ce sont ces conclusions qui nous ont amenés à relancer un nouveau groupe de travail sur « Sciences et démocratie ». Dans le cadre de ce groupe, nous nous sommes intéressés à l’Opération d’Intérêt National du Plateau de Saclay, parce qui y est mis en oeuvre est exemplaire de la manière dont le capitalisme veut réorganiser la science et l’innovation dans le cadre de la financiarisation de ce capitalisme. Le travail que nous avons effectué a débouché sur une brochure éditée en septembre 2011 par Espace-Marx (http://www.espaces-marx.net/spip.php?article724)

Voici comment nous présentions l’OIN dans cette brochure :

«  Opération de développement qui concerne un territoire donné, encadrée juridiquement, et pilotée par l’État, au nom de l’intérêt national, cette OIN représente à la fois une entreprise de très grande envergure pour remodeler la recherche scientifique française en accord avec la notion ‘d’économie de la connaissance’ et une des réalisations les plus antidémocratiques du quinquennat actuel. 

Nous avons analysé les motivations ayant conduit à ce projet, les rouages administratifs mis en place pour lancer un projet de très grande envergure, tant au plan financier (1,9 Md d’euros pour le seul volet recherche) qu’au plan géographique (il couvre un territoire de 7 700 ha avec une augmentation envisagée de 350 000 habitants), les réactions des divers acteurs en présence, des institutionnels et des élus, jusqu’aux agriculteurs, habitants et scientifiques impliqués. Enfin nous avons étudié les impacts d’un tel projet sur la nature même de la recherche scientifique, et les ressorts utilisés pour faire admettre ce projet ou en empêcher la trop importante contestation.

La place tout à fait particulière de la science dans ce projet d’aménagement territorial souligne le besoin (et le manque criant) d’une démocratie qui ne se limite pas aux collectivités territoriales (d’ailleurs minorées dans ce processus), mais qui s’étende aux choix de politique scientifique comme elle devrait aussi s’étendre à la démocratie économique.  

Au cours de ce travail, nous avons pu constater (et analyser) les difficultés pour promouvoir un véritable débat démocratique autour de ces questions, dont la complexité même fait qu’il est extrêmement difficile pour les citoyens de s’en emparer. »

Je reprends des éléments de conclusion de ce travail :

« Le premier obstacle à lever tant parmi les citoyens que parmi les scientifiques, serait déjà de ne plus considérer qu’il s’agit de la seule affaire des scientifiques, face aux politiques. Mais même cette difficulté conceptuelle vaincue, les obstacles restent nombreux. Premièrement, ceux que nous appelons ‘parties prenantes’ ne se vivent pas forcément comme telles : ils ne cherchent pas nécessairement à ‘prendre part’ aux débats concernant les choix scientifiques. Nous pouvons également évoquer un certain nombre de difficultés supplémentaires : complexité des questions techniques, absence de lieux légitimés institutionnellement pour le débat, manque de temps lié à l’exploitation capitaliste. Pour vaincre ces difficultés, il faut des luttes qui vont bien au-delà de la simple ‘démocratie participative’. Il faut également qu’émerge du ‘concernement’ : l’exemple des nanotechnologies illustrent que pour susciter une motivation citoyenne suffisante pour vaincre les obstacles que nous avons explicités, il est sans doute nécessaire qu’une question à forte composante scientifique et technique parvienne à faire son chemin dans l’arène public, comme cela a été le cas pour les OGM et semble l’être pour les nanotechnologies.

On peut aussi se poser la question de savoir si le territoire est un échelon pertinent pour la démocratisation des choix scientifiques.

La conclusion qu’on se permettra de tirer ici est que la démocratisation nécessite très probablement l’articulation entre préoccupations et luttes nationales et globales, et émergence, sur le terrain, du sentiment de nécessité de ces luttes et préoccupations. »

Quelle activité future pour notre groupe ?

Nous nous interrogeons maintenant de savoir ce qu’il faudrait faire pour résoudre ces difficultés. Faut-il changer la science, au sens de sa mise en œuvre sociale, pour pouvoir établir une démocratisation des choix scientifiques et techniques ? Pour changer la science, faut-il repérer et s’appuyer sur d’autres manières de faire de la science, fussent-elles très minoritaires. Ces autres manières sont-elles généralisables et à quelles conditions ? Qu’en est-il des institutions scientifiques et de leur éventuelle transformation ?

Voici quelques uns des chantiers que nous venons d’ouvrir en collaboration avec deux petits groupes de chercheurs.

Parallèlement, nous avons toujours travaillé au sein des forces intéressées par le thème « science et démocratie » dans le cadre de divers FSE d’abord, puis dans le cadre du FSM, avec notre participation au forum mondial science et démocratie.

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