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Comment tracer les contours d’un New Deal européen pour le 21ème siècle ?

vendredi 16 décembre 2011, par Louis Weber

Quelles convergences et quelle base commune pour des luttes politiques solidaires dans une Europe au bord de l’explosion, marquée par des contradictions profondes et des asymétries ? Quelles réponses de gauche pour répondre aux défis immédiats ?

Henri Sterdyniak (Économistes atterrés, France)

Il constate que la crise remet en cause tous les fondements de l’évolution économique des 30 dernières années . Elle est anxiogène car son issue est imprévisible. Le risque de la résignation existe comme celui de la recherche d’un gouvernement protecteur. La pensée néo-libérale essaie de l’utiliser contre l’État-providence en dressant les peuples les uns contre les autres, et d’asseoir son assise idéologique. En même temps il existe des stratégies contradictoires au sein de la bourgeoisie dont une partie ne voit pas d’issue libérale à la crise et joue le repli nationaliste.

Comment proposer une stratégie de rupture ? La social-démocratie s’est déconsidérée en appliquant les solutions de la Troïka, ou en apparaissant comme le défenseur d’une rigueur juste. En France par exemple, le Parti socialiste est d’accord avec la règle d’or mais ne veut pas la mettre dans la Constitution. Ce qui fait quand même une différence assez mince. Il y a donc besoin d’une alliance entre forces de gauche (divisées), syndicats et mouvements (qui manquent actuellement de débouchés politiques).

L’influence de la gauche de gauche reste faible. Pourtant, il existe de nombreux thèmes sur lesquels la gauche de gauche pourrait se rassembler et mobiliser, par des combats communs ponctuels contre l’austérité, la finance, la fiscalité… d’abord, avant de nouer des alliances plus profondes.

Il faut tenir compte de l’état des populations qui craignent pour leur épargne, pour leur emploi (cf. discours sur le travail, la croissance, la dette..). D’où des réticences à soutenir des propositions alternatives. Il n’est pas possible de dire : « la croissance c’est fini, il faut être écolo ! » car l’austérité écologique se confond avec l’austérité libérale.

Un autre problème : la diversité des situations nationales. Dans le Nord, on estime être sorti de la crise grâce à des sacrifices. Dans le Sud, on pense que c’est cela qui est la cause de la crise. Mettre l’Allemagne en accusation ? Peut-on espérer l’amener sur des positions keynésiennes ? En Grèce et ailleurs, c’est encore autre chose. La croissance passée était basée sur l’endettement. Pour les Grecs, la question est : Quitter la zone euro ou réformer ? Il faut de toute façon tenir compte du fait que le pays est resté archaïque du point de vue de la redistribution. En même temps, il y a le discours sur la nécessité pour chaque pays de garder son système de protection sociale. Mais quid du taux d’imposition trop faible dans certains pays ? quid aussi du taux d’emploi des femmes ?

Quelles sont dans ces conditions les points où il peut y avoir alliance ?

Lutte contre l’austérité (nuisible sur le plan social, sur le plan économique, elle frappe d’abord certains secteurs : retraités, fonctionnaires).

Mettre au pas le système financier en poursuivant notre avantage sur le besoin de banques publiques ou coopératives pour une croissance industrielle et écologique. La crise a montré que la globalisation financière ne marche pas. Il n’est pas possible de spéculer à l’infini.

Audit citoyen des dettes publiques. Elles se sont creusées non à cause de dépenses excessives mais des réductions d’impôts, avec chute de la croissance et crise. Il faudrait pouvoir populariser la nécessité d’augmenter les impôts, frapper les paradis fiscaux , taxer les grandes fortunes bénéficiaires de la crise (par exemple par une taxation exceptionnelle au niveau européen).

La démocratie. Il existe le risque d’un accord franco-allemand privant les pays de leur souveraineté budgétaire et la transférant à la Commission. Il faut exiger un référendum et discuter d’une dose de fédéralisme (par exemple, « échanger » les euro-obligations contre des décisions budgétaires au niveau européen).

La récupération des 8 points de croissance perdus à cause de la crise. Il faut agir pour une relance basée sur les économies d’énergie et les industries innovantes.

Il faut relocaliser l’emploi, c’est-à-dire accepter une dose de démondialisation (le monde selon lequel les Chinois travailleraient pour nous à bas prix n’existe pas !). Les pays émergents devraient se concentrer davantage sur la réponse à leur demande intérieure.

Tout cela pourrait constituer un projet cohérent à opposer au chaos de libéralisme.

Jacques Rigaudiat (Fondation Copernic, Parti de gauche, France)

Il trouve le sujet (Pouvons-nous tracer les contours d’un New Deal européen pour le 21ème siècle ?) difficile car la crise est profonde. Il faut donner des signes politiques de succès possibles à ce niveau (cf. New Deal) car le risque d’éclatement (de l’Europe et de la zone euro) a une probabilité forte. La dette de l’UE est certes inférieure à celle des États-Unis (plus de 100% du PIB) et du Japon (200%). Mais l’Europe fait trop peu et le fait trop tard. Par exemple, on a dit aux Grecs « Serrez-vous la ceinture ». Ensuite, on a proposé une décote de 21%, qui est restée sans effet. Puis une décote de 50% et la crise est toujours là. Le problème de la dette française, c’est que contrairement à celle du Japon par exemple, elle est détenue pour 80% par des étrangers, alors que ce taux n’était que de 20% il y a 15 ans.

Le diagnostic est donc très pessimiste car tout cela ne peut pas tenir. Dans l’économie réelle, le problème principal est le déplacement de la richesse. L’UE est partagée en fait en deux zones économiques. Il y a une très grande hétérogénéité entre le Nord et le Sud, sans parler des PECO. Mais leurs sorts sont liés, l’UE étant économiquement intégrée. Aucun pays ne pourra donc s’en sortir tout seul. Par exemple : où sont les débouchés du grand exportateur allemand, sinon dans l’UE pour une très large part ?

Il faut donc une réponse commune : c’est ce qui justifie l’idée d’un New Deal européen. Il y a des similitudes avec 1929. Dès 1933, pour parer à l’urgence, il y a eu les 3 R : « Relief, Recovery and Reform » (Aide Sociale, Reprise et Réforme). De la même façon, il faudrait d’urgence un réarmement fiscal, à partir d’une réforme fiscale juste, une relance de l’activité et une politique de l’emploi (avec une nouvelle réduction du temps de travail). Mais le New Deal, cela a été aussi une réforme bancaire, avec le Glass-Steagall Act en 1933, qui a notamment instauré l’incompatibilité entre les métiers de banque de dépôt et de banque d’investissement. L’idée était alors Small enough to fail (ne pas laisser grossir les banques pour rendre les faillites possibles). Les États-Unis ont laissé filer le budget durant cette période d’urgence.

Quelle instance pourrait jouer ce rôle et prendre ce type de décision en Europe ? Aucune car les instances européennes ne peuvent pas emprunter et ont un budget très faible. L’UE n’est pas un nain mais un eunuque politique. Pourtant, la BEI pourrait peut-être jouer ce rôle.

Que faire ? La gauche devrait faire les mêmes propositions partout (comme par exemple l’idée de désobéissance). Six points sont importants de ce point de vue :

1) Régler la crise de la dette.

2) Réguler la banque et la finance. En finir avec un espace dérégulé, ouvert à tous les vents.

3) Imposer une nouvelle répartition des richesses (fiscalité nationale et européenne, éventuelle taxe aux frontières).

4) Privilégier les activités socialement utiles pour créer de l’emploi.

5) Engager la transition écologique.

6) Construire Europe démocratique et citoyenne

Il faut travailler en direction d’un acteur collectif, débattre, échanger, apprendre.

Le débat a porté sur les points suivants :

Ne pas se focaliser sur l’UE comme outil économique mais en faire aussi un outil démocratique.

Sur la démondialisation : ne pas oublier qu’il y a des zones où il faut au contraire mondialiser (écologie, etc.). Il ne faut pas accepter que le marché soit mondial aussi longtemps qu’il n’y aura pas de pouvoir démocratique en face.

L’analyse doit être précise mais, pour être crédibles, nous devons aussi mobiliser et faire adhérer à nos propositions. Pour cela, il faut partir des préoccupations concrètes des populations : chômage, etc.

Il y a des conséquences très importantes sur les femmes (les féministes ne doivent pas être les seules à le dire), à travers le sous-emploi contraint. C’est d’ailleurs vrai plus généralement pour tous les groupes vulnérables (femmes, immigrés, jeunes, etc.)

La crise est en fait celle de la construction européenne, l’Europe s’étant mise volontairement dans les bras des marchés. Les mesures unilatérales ne seront efficaces que si on les étend de manière coopérative à d’autres pays.

Parmi les objectifs communs possibles, on peut proposer des critères de convergence sociaux (fiscalité juste, salaire minimum, etc.).
La coordination économique suppose évidemment une coordination budgétaire. Mais elle doit se faire sur le mode de la coopération et non de la concurrence.

Un référendum européen n’est possible que si existe une forme de souveraineté populaire au niveau européen. Ce qui ne règlerait pas tout : un référendum européen ferait de l’Allemagne l’égale de 15 États nettement plus petits. Il faut donc inventer une articulation entre souveraineté européenne et souveraineté nationale.

Comment renforcer l’alliance entre mouvement social, syndicats et partis au niveau européen tout en gardant des positions radicales ?
Un New deal, c’est-à-dire un compromis entre des forces syndicales organisées et des États forts au niveau national est impossible à l’échelle européenne. Quelle politique budgétaire alternative à l’austérité proposer ? Il vaut mieux nous rassembler sur les « commons » (biens communs) et la « conversion écologique »

Quelle stratégie européenne de mobilisation sociale ? Comment articuler niveaux nationaux et européen pour créer un rapport de forces qui est sans doute plus indispensable que le projet alternatif que l’on a déjà en commun ? À l’inverse, les mobilisations n’existent-elles pas déjà, le problème étant leur traduction politique, y compris au niveau européen ? Comment reconstruire une gauche de transformation sur des alliances de classes ?

Quelle souveraineté déléguer au niveau européen ? pour quels objectifs et sous le contrôle de qui ? Faut-il toutefois se diviser sur des termes (fédéralisme, confédération d’États souverains ?) ou rester pragmatique ? Mais comment mener des combats ponctuels en commun tout en marquant l’idée d’une rupture ?

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