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L’état de la crise de l’Union européenne - séance de clôture

vendredi 16 décembre 2011, par Louis Weber

Séance de clôture

Élisabeth Gauthier propose une synthèse à partir des débats qui ont eu lieu dans l’atelier.

Plusieurs scénarios possibles pour le proche avenir ont été évoqués. Parmi eux celui du « chaos » : abandon de l’euro et, par conséquent, échec et peut-être même dissolution de l’Union européenne. La discussion a montré un large accord pour rejeter ce scénario.

Ce rejet n’enlève rien, au contraire, à la nécessité absolue de combattre la financiarisation et de remettre l’économie réelle au centre des politiques. La fiscalité peut être une arme efficace, y compris à travers une taxation européenne des flux financiers mais aussi des revenus du capital, des patrimoines (ce qui reviendrait à sortir du dumping actuel). D’autres idées fortes : dé-privatiser la création monétaire et les banques (sous quelles formes ? – c’est à travailler) ; isoler et ne pas alimenter les marchés financiers y compris en revalorisent le travail, les salaires, la production utile, en faisant reculer le pouvoir des actionnaires sur l’économie réelle. En développant les « commons  ».

Dans nos propositions, il faudra aussi travailler l’articulation avec la « vie réelle » et les enjeux concrets de la vie quotidienne qui s’y jouent : santé, éducation, etc. Ce sont des questions cruciales pour créer un débat public, populaire, en faveur de la transformation sociale.

A propos de la gouvernance européenne, le sentiment dominant a été que nous sommes dans l’ère du post-parlementarisme. La façon dont les gouvernements ont été changés en Italie ou en Grèce le montre de façon évidente. Mais, pour la majorité des participants (l’opinion contraire a cependant été défendue aussi), la critique sévère de la gouvernance actuelle ne veut pas dire refus de poursuivre l’intégration européenne.

Que signifie alors une logique de rupture aujourd’hui ? En termes de contenus et de processus de transformation concrète : sommes-nous capables de concevoir une nouvelle relation entre pouvoir politique et pouvoir économique ? Comment aider les citoyens à acquérir un pouvoir d’interprétation de ce qui se passe ? Comment poser dans ce type de crise la question des alliances ? Par ailleurs, ce qui est une autre façon de poser cette question, comment nommer celles et ceux que nous voulons rassembler : classe, peuple ? Ce qui (re)pose la question des acteurs de la transformation sociale.

Comment développer des initiatives et des réseaux sans faire double emploi mais en utilisant toutes les potentialités et créant de la synergie ?

Un large accord s’est fait pour l’organisation d’un sommet européen alternatif, ce qui est autre chose qu’un contre-sommet au sens que le terme a pris ces dernières années. Ce sommet est à construire avec d’autres (syndicats, mouvements sociaux, gauche politique). Il doit permettre de regrouper expertise critique et dynamique sociale et politique.

D’autres initiatives sont en préparation, sur la question de l’eau par exemple (en Italie et à Marseille en France) et, plus généralement sur les biens communs.

Pour la dette et la monnaie, des groupes de travail ont été proposés, pour une véritable contre-expertise. Il faudra aussi trouver des modalités pour travailler la question de l’énergie (ou celle plus générale des modes de production)

Dans le débat, les principales questions abordées ont été : 

Nous sommes convaincus que les concepts que nous utilisons sont bons mais que nous n’arrivons pas (encore) à les faire partager. Ne faudrait-il pas inverser la logique : s’il n’y a pas un large accord avec ce que nous proposons, cela ne veut-il pas dire que ce sont nos concepts qui sont à revoir ?

Quel lien établir entre le « non » exprimé par les divers mouvements revendicatifs et la transformation que nous proposons ?

Quels sont les intérêts communs des différentes forces que nous voulons mobiliser : est-ce la démocratie ? Dans la recherche des points d’accord, il faut essayer de mieux montrer les liens entre privatisations et crise.

Il faudrait pouvoir promouvoir une action internationale mieux coordonnée, le capital agit en effet comme capital global mais il n’y a pas véritablement de gauche européenne intégrée, a fortiori mondiale.

Un des conférenciers a rappelé que, selon lui, « le crédit est une réussite à l’échelle de l’histoire ». Certes, mais la nature du crédit n’a-t-elle pas changé ? Comment inventer un système bancaire public à l’échelle globale ?

Il y a certes de façon générale un accord sur des questions comme l’Europe, les banques, etc. Mais il faut cependant approfondir cela : le diable est en effet dans les détails.

Nous sommes d’accord pour un nouveau traité européen mais pas celui que l’on nous prépare. Le débat actuel est donc une occasion pour poser publiquement la question de l’Europe que nous voulons. Il faut un outil pour cela, car le Forum social européen ne semble plus en mesure de jouer ce rôle. Il faut donc relancer un processus. Il est possible d’élargir les alliances. Se pose notamment la question de la Confédération européenne des syndicats, qui est peut-être en train d’évoluer alors qu’elle a toujours soutenu jusqu’ici les traités européens. Or celui-là est antidémocratique et instaure une austérité généralisée. Il ne faut pas se disperser. La Joint Social Conference a prévu une initiative à la mi-mars 2012. Il serait donc mal venu d’inventer une initiative concurrente, mais on peut travailler la synergie. On pourrait aussi explorer l’idée d’une déclaration commune européenne pour refuser le traité en préparation. Enfin, pourquoi pas demander à cette occasion un référendum européen, et pas seulement des référendums nationaux. Les récents accords modifient en effet les conditions du débat sur l’Europe.

Nous devons rechercher des accords de long terme. Il y a deux manques actuellement dans ce que nous proposons : la relation à la nature, les relations aux jeunes. Sur le premier point, nous allons vers une pénurie de matières premières, surtout pour le pétrole (le peak oil est pour demain). Une des solutions est de stopper la consommation des produits fabriqués au loin. Pour la jeunesse, c’est la question de la précarité qui est importante. Il y a un lien entre précariat et nouvelles technologies de l’information.

Des questions restent ouvertes : pourquoi la classe dominante fait-elle ce qu’elle fait ? Par incompétence ? Ou parce que c’est l’intérêt du capital allemand dominant ? Par ailleurs, il n’y a pas de voie directe vers le socialisme en Europe parce qu’il n’y a pas de centre de décision en Europe. C’est la raison pour laquelle les socialistes scandinaves, par exemple, préfèrent la voie nationale vers le socialisme.
Ne peut-on pas dire que la crise a commencé par une crise du pouvoir d’achat, qui a suscité une économie virtuelle via le crédit ? Il faut donc mener une bataille sur le langage : les charges qui pèsent sur l’économie, c’est ce que l’on donne aux actionnaires. Alors que les salaires sont un investissement.

L’euro serait la monnaie de l’Allemagne et le problème de l’UE, comme on disait naguère des États-Unis et du dollar. L’Allemagne est certes une source des problèmes car elle « exploite » l’Europe. Il est temps que l’Europe parle allemand, selon les milieux dirigeants en Allemagne dont la politique fait du tort à toute l’Europe. Pour Die Linke, c’est une manière chauvine d’analyser les choses, qui a conduit où on sait il y a quelques décennies. On parle souvent du rapport à l’inflation : les Allemands sont incapables de comprendre qu’un peu d’inflation peut être bénéfique.

L’Allemagne officielle n’est pas la seule à imposer cette politique qu’une nouvelle oligarchie européenne met aujourd’hui en œuvre.
Il y a des divergences, qui peuvent être des stimulants pour la discussion. La désobéissance est un accord minimum mais cela ne suffit pas. Il y a beaucoup d’actions sur les places mais les suites politiques sont différentes selon les pays.

Il y a accord avec le sommet alternatif, mais un problème de date avec la Joint Social Conference. Il faut donc éventuellement changer les dates mais pas abandonner une des deux initiatives. Elles sont différentes car le sommet alternatif impliquera les politiques (et le PGE), ce qui n’est pas le cas pour la Joint Social Conference.
En Grèce, des économistes ont étudié la structure de la dette grecque : qui la possède, quelles sont les banques exposées, etc. Cela pourrait constituer la base de propositions de restructuration par un groupe européen d’économistes.

Un éventuel appel européen pour la démocratie peut être combiné avec l’idée de référendum. Ce qui pose la question du type de référendum (national ?, européen ?), source de divisions. Pourquoi ne pas demander les deux pour les surmonter ?

Il est bien de se connaître et de savoir ce que les autres pensent de nous. Mais nous devrions promouvoir internationalisme. Dans ce cadre, comment réagir par exemple devant l’attitude des syndicats allemands à l’égard de la stagnation salariale dans le pays qui fausse la concurrence. Il faut aussi déconstruire les stéréotypes, notamment ceux du Nord à l’égard du Sud.

La force du libéralisme est aussi dans le fait qu’il a réussi à se légitimer en termes de réalisme : nous sommes les seuls à pouvoir gouverner (TINA). En Espagne : la droite a obtenu une large victoire, après et malgré le 15-M. La droite est donc fragile idéologiquement mais elle a la force du réalisme.

Les intellectuels critiques sont trop isolés : il n’y a pas d’équipes de travail entre syndicats et mouvements ou syndicats et politiques, par exemple. Les intellectuels sont trop des intellectuels de « conception » et non d’organisation. Pour corriger ces défauts, ils doivent certes continuer à dévoiler la réalité, mais en choisissant des priorités. Ils ne peuvent se contenter d’être des think tanks mais réfléchir aux conditions de « mise en œuvre ». Comment diffuser les idées en effet, en ces temps de marketing politique dominant ?

Un séminaire sur la monnaie et son rôle dans le système capitaliste actuel serait utile.

Une centralisation du pouvoir est en cours en Europe. Nous souffrons de l’absence d’un espace public européen. Le Forum social européen peut-il être revitalisé ? Il existe des réseaux : syndicats, Joint social conference, etc. Transform ! n’est pas une organisation politique mais peut être utile pour établir des « connections ». Les biens communs (eau et transports, par exemple) en fournissent un exemple. Il est possible de construire des alternatives là-dessus.

Il est urgent de construire un projet et de trouver les mots pour le populariser. Il n’y a pas en effet de projet politique de gauche. Des questions sont à approfondir. Il faudrait par exemple aller au-delà de la finance pour parler des secteurs économiques proprement dits, faire des propositions pour réduire le poids du marché sur l’économie. Les économies renouvelables par exemple sont laissées très largement au marché. Mais, pour relever le défi climatique, il faudrait accélérer le travail dans ce secteur et par conséquent financer la recherche et sortir du cadre concurrentiel (recherches sous le sceau du secret, etc.)
La démocratie n’est pas seulement le problème des institutions, le débat à ce sujet n’a de sens que si on intègre les questions des médias, de l’école, etc.

Comment diffuser nos (bonnes) idées plus largement, notamment auprès des jeunes ? Les jeunes ne lisent pas nos déclarations, ils sont sur les réseaux sociaux.

Il est facile de dire que nous sommes pour la nationalisation des banques. Mais cette question n’est pas à l’ordre du jour alors que la crise l’est. D’où des questions pratiques : sommes-nous prêts à sauver les banques ? Si oui, avec quel argent ? Émettre des euros, certes, mais il y a l’inflation derrière. Celle-ci n’est pas bonne non plus pour les salariés.

Augmenter les impôts des entreprises et des riches ne suffit pas car cela ne donne pas assez d’argent.

Il y a un patrimoine commun sur les analyses et les grandes lignes d’une alternative. Mais il faut être conscient des limites : comment en effet passer à l’action ? Nous payons le prix de l’absence d’un lieu de coordination en Europe.

Désobéir pour résister : pourquoi ne pas rédiger un appel contre les politiques d’austérité, pour une autre Europe et pour les biens communs.

Regrouper tout le monde autour d’un sommet alternatif, en liaison avec la Joint Social Conference si possible, c’est bien mais il faudrait des actions aussi : une manifestation devant la BCE ? Des actions du type des Euromarches ?

Tous les pays ne sont pas dans la même situation . En Belgique par exemple, sur les 60% de Flamands, 40% votent pour l’extrême-droite). Il y a certes eu une manifestation début décembre contre projet de budget. Mais il n’y a pas (plus) de gauche crédible car les partis libéraux, grands perdants des élections, ont tout de même imposé leurs vues aux socialistes. Par ailleurs, le référendum est anti-constitutionnel. Les syndicats sont la seule force à être réellement organisée.

Pour les PECO, il y a en fait trois niveaux d’activités européen, national mais aussi régional. Le point de vue des PECO peut être différent de celui des occidentaux. Dans certains pays, tout a été détruit, l’idée même de coopération est absente (entre pays mais aussi entre individus). On ne peut donc pas parler de l’Europe comme un monolithe mais il faudrait faire apparaître les différences dans le cadre une stratégie européenne commune.

L’activité de Tranform ! doit aussi s’appuyer sur celle de think tanks dans chaque pays, ceux-ci devant avoir des contacts avec les syndicats, les partis, etc.

La gauche nordique n’a pas assez travaillé sur la crise, probablement parce que la situation économique est moins grave. Au Danemark, une entité Tranform ! Danoise va été créée pour avoir un cadre plus large que le parti mais toujours à gauche du parti social-démocrate.
Les Indignés ont pu s’organiser en Espagne et dans d’autres pays d’Europe. Une manifestation européenne est-elle envisageable ?

Les conclusions :

Pour Walter Baier, coordinateur du réseau, Transform ! a des atouts : il y a un potentiel intellectuel, un peu d’infrastructures et des moyens financiers. Il est donc possible que le réseau contribue au développement d’un espace public de débat en Europe.

Pour la contenu de ce débat, les six points proposés par un intervenant (Jacques Rigaudiat) permettent de condenser les idées et de « communiquer » avec l’opinion. La résistance devant l’austérité se construit dans les espaces nationaux. Mais elle est promise à la défaite si elle en reste là. Pour autant, la lutte européenne ne peut pas remplacer les luttes nationales. D’où l’intérêt de diffuser en Europe ce qui est commun dans chaque pays. C’est la source de l’idée de sommet alternatif, avec production de documents largement diffusés.

La question institutionnelle peut conduire à des débats très abstraits et idéologiques, alors qu’il s’agit en fait d’une question pratique. Par exemple, la proposition de faire de la BCE le prêteur en dernier ressort a des implications stratégiques, sans pour autant contraindre à entrer dans le débat sur le fédéralisme.

Il faut certes respecter les sensibilités différentes, mais la crise européenne est aussi une crise des relations entre les nations. Il est parfois très difficile de parler de l’Europe dans certains pays. D’où la nécessité de combattre le nationalisme.

La CES est dans un instant de vérité. Elle a fait une déclaration avant le sommet européen de décembre à Bruxelles. La Joint Social Conference est importante car c’est le seul lieu où on trouve les mouvements et les syndicats. Le comité d’initiative est conscient de l’intérêt de la structure mais aussi de ses limites et de la nécessite d’élargir le spectre.

Élisabeth Gauthier est responsable du Projet Crise de Transform !, dans le cadre duquel l’atelier de Bruxelles a eu lieu.

Elle reprend dans les conclusions les différents points qui ont été abordés et qui ont fait l’objet de propositions.

(Dé)Privatisations, biens communs : un sommet mondial a lieu à Marseille en mars. Transform ! pourrait proposer un séminaire dans ce cadre (via Transform Italie, qui a travaillé la question dans plusieurs ateliers).

Études sur les conséquences des annulations de la dette : il reste à trouver des personnes ressources

Monnaie : que signifie dé-privatiser la monnaie, la création monétaire ?

Énergie et modes de développement : trouver les « formes » d’une activité au sein de Transform !

Qui sont les acteurs de la transformation sociale 

Démocratie : y compris revenir sur démocratie économique

Lier projet et processus de transformation : Transform ! peut y contribuer par ses initiatives

PECO : il y a en effet besoin d’un espace de travail spécifique, mais sans le détacher du reste de l’Europe.

Hégémonie : le néolibéralisme est fort, en partie parce qu’il n’y a pas d’alternative. D’où la proposition de constituer d’un réseau d’universitaires sur le thème : comment construire une hégémonie alternative en Europe, avec des chercheurs de différentes disciplines ; le démarrage pourrait se faire à travers une conférence sur « l’évolution des consciences dans le contexte de crise ».

Commet articuler national et européen, en étant conscients des contradictions réelles. Dans cet esprit, il ne faut certes pas disperser les efforts, ni dupliquer les activités, sans craindre cependant de développer des activités de réseaux différents en parallèle, en cherchant les synergies. Ce qui peut se faire en alternant actions propres et moments de mise en commun. Un appel commun peut être intéressant s’il porte sur les enjeux actuels (le social, la démocratie...) et s’il tient compte des spécificités.

Pour le sommet alternatif proposé, il ne faut pas qu’il y ait de compétition (on peut s’inspirer de l’exemple de Londres début octobre 2011). Nous sommes dans un moment historique, avec beaucoup d’initiatives diverses (les économistes atterrés en France, l’EuroMemo, etc.). L’idée est de le faire si possible à Francfort en Allemagne, lieu important de la confrontation,symbolique aujourd’hui. Quatre composantes sont à mobiliser : les experts critiques, les mouvements, les syndicats, la gauche alternative. Un groupe de travail pourrait préparer l’initiative (sa forme, les invités, le texte d’appel).

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