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État de la crise européenne, risques sociaux et politiques. Quels défis pour les acteurs sociaux et politiques ?

jeudi 16 février 2012, par Chantal Delmas

Mercredi 2 novembre 2011 : dans le cadre du forum des Peuples lors du G20

Avec la participation de :

Christine Mendelsohn (Parti de la gauche européenne), Marie-Christine Vergiat (Députée européenne GUE/NGL), Christophe Ventura (Mémoire des Luttes), Jean-Michel Joubier (syndicaliste), Stelios Fotinopoulos (Grèce, mouvement de la place Syntagma), Bernard Salamand (Centre de recherche et d’information pour le développement), Verveine Angeli (ATTAC), Jürgen Klute (Député européen GUE/NGL / Die Linke), Elisabeth Gauthier (Transform ! )

Ce séminaire a tourné autour de trois questions :

1- Caractérisation de la crise après le sommet européen

2- Les mouvements en cours : difficultés, obstacles

3- Les défis et enjeux

La séance a commencé par une double introduction d’Elisabeth Gauthier pour la caractérisation de la crise après le sommet européen et de Christophe Ventura sur la situation des mouvements
leur rapport au politique, au pouvoir, leur faiblesse et leur potentiel pour ouvrir une alternative. Ces deux interventions ont été suivies de l’avis donné sur ces questions par les autres intervenants. On trouvera ici l’intervention de Christine Mendelsohn

Résumé de l’introduction d’Élisabeth Gauthier :

De sommet en sommet, la crise européenne s’approfondit, avec le risque d’implosion de la zone Euro, voire de l’Union Européenne. La crise est particulièrement profonde en Europe en raison de la construction européenne de type "néolibéralisme pur", avec la généralisation de la mise en concurrence "libre et non faussée". Nous ne sommes même plus gouvernés par l’exécutif européen, mais par une oligarchie autour de Merkel et Sarkozy. La crise est devenue une crise politique en Grèce et l’annonce d’un référendum ne donne pas, dans le contexte actuel, la main au peuple. On voit de plus en plus clairement que la logique actuelle mène l’Europe dans l’impasse. L’avenir de l’Union Européenne dépendra d’un changement d’orientation. Comment modifier le cours des choses est par conséquent une question immédiate.

De nombreux mouvements se développent, cherchent à durer et à élargir leur rassemblement. Des convergences fortes existent en ce qui concerne la critique et les exigences entre différentes forces en Europe. L’hégémonie néolibérale s’effrite. La colère et la révolte grandissent. Un enjeu central consiste à dépasser le sentiment d’impuissance. Il s’agit de discuter du contenu d’une autre logique et des moyens d’obtenir un changement, y compris des possibilités d’actions communes entre des acteurs de nature différente.

Résumé de l’introduction de Christophe Ventura :

Ce type de Forum est très utile pour organiser notre visibilité face au G20. Il l’est aussi pour faire le point sur l’état du mouvement.

La situation est un peu paradoxale. En effet, les faits viennent corroborer les analyses que nous développons depuis plus de dix ans sur la crise systémique.

Mais le problème est moins nos idées que les forces sociales capables de les porter dans la société.

Le changement de régime capitaliste (passage du capitalisme industriel au capitalisme financier) a produit une fragmentation du monde du travail et l’émergence de nouvelles catégories sociales (précaires, migrants, jeunes) pour qui il est difficile de s’intégrer dans des organisations collectives et pérennes de lutte (type syndicats). Elles sont plus difficilement socialisées dans les luttes.

La mutation du capitalisme a aussi engendré de nouvelles formes culturelles (individualisme notamment). D’une certaine manière, notre mouvement altermondialiste est à l’image des rapports sociaux produit par l’évolution du système capitaliste.

C’est un mouvement sectoriel qui se retrouve autour d’objectifs et de moments communs.

Il n’y a pas de coordination dans une temporalité permanente, ni de programme commun. Ces formes caractérisent le rythme et la nature des mobilisations que nous sommes capables de développer. C’est un mouvement qui réagit aux agressions du système plus qu’il ne construit un rapport de forces offensif et constant face aux forces du capital.

En Amérique latine, quels sont les facteurs déterminants qui ont permis aux mouvements sociaux d’avoir des victoires que nous n’avons pas en Europe ?

Trois facteurs me paraissent essentiels :

Au début des années 2000, plusieurs victoires sociales et/ou politiques déterminantes ont été obtenues dans des cadres nationaux (guerres de l’eau et du gaz en Bolivie, mouvements sociaux en Argentine lors de la crise de la dette en 2001, mobilisations populaires au Venezuela lors du coup d’Etat en 2002, marches indigènes dans plusieurs pays, etc.). Dans le même temps s’est mis en place, à l’échelle régionale et internationale, un processus unique de convergences et de coordination des luttes sociales et politiques. Il s’agit du Forum social mondial dont la première édition a eu lieu à Porto Alegre au Brésil en 2001. Enfin, les premiers gouvernements progressistes issus de l’ensemble de ces mobilisations populaires et revendicatives sont entrés en scène en Argentine, en Bolivie, au Brésil et au Venezuela.
Ces processus ont stimulé des articulations entre les mouvements sociaux et les acteurs politiques qui ont amené à transformer le pouvoir d’État.

Ces trois facteurs ont permis les changements profonds en Amérique Latine.

En Europe, la situation est différente :

- Les mouvements sociaux n’ont pas réussi à construire un espace de convergences et de coordination à l’échelle européenne. L’échec du Forum social européen pèse.

Le cadre pérenne des mouvements reste l’échelon national.

Il n’y a pour l’instant pas de gouvernement de rupture présent.

Il y a actuellement une accélération de l’histoire avec une possible issue réactionnaire à la crise du capitalisme. Néanmoins, quelques pays connaissent des dynamiques politiques ou citoyennes significatives. En France, c’est dans le champ politique que cette dynamique s’exprime.

Quelques éléments du débat qui a suivi avec l’ensemble des intervenants sur les trois questions posées* :

1- Caractérisation de la crise après le sommet européen

« La situation est charnière, le risque de chaos ou de représentation autoritaire existe, mais cela peut être une chance sur deux points : renversement de la bipolarité, avec une dépendance à l’égard du capitalisme chinois, et modification des rapports nord/sud installés, dominants /dominés (importance de la Chine, de l’Inde mais aussi du Brésil...). Nous assistons à un renversement des idées sur la perception de la suprématie de l’Occident. »

« Il n’y a pas de propositions concrètes, au sein de l’Union européenne. Les rapports officiels se multiplient. On parle de gouvernance économique, de fédéralisme mais pas des enjeux politiques réels pour résoudre la crise. La gouvernance du libéralisme économique implique la casse des services publics ainsi que du rôle nécessaire de l’État ».

« La caractéristique de l’Union européenne est l’autoritarisme et l’austérité appliqués aux peuples d’Europe. La cause réelle est la répartition des richesses. Il y a transfert vers l’actionnariat des richesses créées qui ne se retrouvent pas dans des investissements dans l’économie réelle. La crise est celle de la privatisation des profits. »

« Cette crise est utilisée par les dominants pour pousser encore plus loin le démontage et conduire à un étage supérieur du capitalisme. Un autre monde apparaît au profit du capitalisme et se traduit par le Market state. Si l’Europe craque, cela peut se traduire de deux façons : soit sur la base de la confrontation de classe, soit sur des bases nationalistes. Dans ce cas, c’est la droite populiste qui l’emporte ».

« La crise, c’est le mode même du fonctionnement du capitalisme. De nombreuses questions essentielles échappent à la démocratie. Le peuple ne se trompe pas, il en a conscience. »

2 - Les mouvements en cours : difficultés, obstacles

« Beaucoup de gens invisibles auparavant se révèlent dans cette situation, notamment dans le mouvement international des Indignés. »

« Les Indignés portent une critique culturelle générationnelle, il y a interférence entre les questions de refus de délégation de pouvoir, l’invention d’une nouvelle démocratie non délégataire, les questions sociales et les questions de logement...

Le mouvement altermondialiste né dans les années 2000 a des difficultés à mobiliser. Le dernier appel international réussi date du positionnement contre la guerre en Irak.

Les Indignés réussissent à appeler à une journée internationale contre l’austérité avec une forte mobilisation au niveau international. Le principal défi réside dans notre capacité à faire le lien avec ces mouvements, à être en interaction avec les Indignés. »

« Les convergences en Europe pour arriver à construire l’Europe sociale sont difficiles à réaliser en raison des législations du travail et des procédures de négociations très différentes selon les pays.

Les conditions de luttes sont très différentes selon les pays, malgré des grèves importantes en Grèce, au Portugal, en Angleterre et aussi en France sur les thématiques très proches, retraites, ou contre les plans d’austérité qui ont mis des millions de gens dans la rue. »

« Il faut arrêter de parler de débouchés politiques aux luttes, il faut trouver des formules nouvelles. Comment tous ensemble pouvons-nous changer les rapports de forces ? »

« Les syndicats doivent élargir leur horizon, ils devraient coopérer davantage avec la société civile »

3-Les défis et enjeux

« Comment atteindre la masse critique pour de réels changements ?

Certaines catégories de populations n’ont rien à perdre, dans les pays du sud, notamment, en Afrique et en Amérique Latine. Mais il faut y ajouter les classes moyennes qui peuvent penser qu’elles ont encore à perdre mais qui pensent que la société ne va pas dans le bon sens.

L’alliance de ces deux catégories, classes populaires et classes moyennes, peut créer le bloc dépassant la masse critique pour une alternative réalisable »

« Il existe des alternatives autres que l’austérité pour sortir de la crise : un salaire européen minimum élevé, une augmentation des salaires. Je ne suis pas contre une gouvernance économique, mais quelle gouvernance économique et quel contrôle ?

Face à la mise en concurrence libre et non faussée nous devons proposer une Europe sociale. »

« La CGT a des convergences ponctuelles avec différents partis de gauche, c’est à géométrie variable. Que veut dire retour à l’économie réelle ? Ce n’est pas la vision la plus juste :il n’y a pas de coupure entre l’économie réelle et la finance. En réalité, il faut changer toute l’économie. »

« Il faut réfléchir sur la crise mondialisée du capitalisme qui conduit actuellement à la crise démocratique. Sans polémiquer sur la démondialisation, comment imaginer s’organiser autrement ? Comment se réapproprier les décisions dans un périmètre influençable, quelle échelle territoriale pour en avoir la maîtrise ? Il y a actuellement une nouvelle division entre victimes : avant, c’était l’axe nord/sud. Maintenant que va-t-il se produire dans le nord avec les « ratés » du système ? Quelles nouvelles divisions cela va-t-il produire ? »

« Nous devons reprendre l’offensive sur la question du travail si nous voulons nous battre efficacement contre le chaos. »

« Nous sommes face à deux difficultés :

- Manque d’un espace démocratique supranational.

- Recul de l’espace démocratique national. Dans quel espace peut-on avoir la maîtrise en Europe ? Comment organiser une transition, autre chose que ce qui se passe maintenant et conduira à l’explosion ? Au Nord comme au Sud, il existe des oligarchies et des pauvres. Comment réussir à construire un changement politique ? Il faut fournir un travail d’explication énorme sur la crise, en menant une campagne comme celles de la bataille sur les retraites en France ou du référendum sur le traité constitutionnel européen. »

« Actuellement, il y a une accélération de l’incertain en Europe, nous sommes à un moment critique. Il est urgent de trouver une autre logique. Il faut dégager des convergences qui peuvent permettre de former un bloc social pour un changement politique.

Nous devons réfléchir aux initiatives pour favoriser la construction de ce bloc et construire des convergences, des réflexions allant dans le sens de constitution de Front.

Les questions se posent en terme de rupture de logique pour travailler à ces convergences. Il nous faut aussi gagner en pouvoir d’interprétation. »

En conclusion :

Élisabeth Gauthier a résumé quelques points qui pourraient être approfondis lors d’une prochaine rencontre :

1- La gauche doit se battre pour la survie de l’Europe, contre le chaos. Son éclatement serait le pire pour les plus démunis. Qu’est-ce que cela veut dire pour la gauche de se battre pour la survie d’une « Europe ? »

2- Comment constituer un bloc social pour un changement politique en Europe ?

3- Creuser la question démocratique et celle de la maîtrise populaire citoyenne.

4- Qu’est-ce que la transition vers une autre économie ?

5- Quelle stratégie de transformation : qu’entend-on par dialogue, coopération, front ?

La reconquête de la démocratie comme point commun à l’ensemble des mouvements.

6- Peut-on imaginer une campagne commune d’explication sur la crise ?

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