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Des stratégies scientifiques contextualisées

vendredi 16 mars 2012, par Janine Guespin

dans le cadre du séminaire "faire de la science autrement, pour changer la science : quelle latitude ?", la première séance, organisée par le groupe science et démocratie d’Espaces Marx a eu lieu le 4 Février sur le thème "des stratégies scientifiques contextualisées"

L’une des conclusions de l’analyse de la situation scientifique de notre groupe de travail était que la recherche scientifique publique telle qu’elle est actuellement pilotée par les intérêts du capitalisme financier est insatisfaisante tant pour les personnels de la recherche que pour la société présente et future. Cela nous a conduit à nous demander s’il était possible et souhaitable, et avec quelle latitude, de changer la science en faisant de la science autrement ? D’où l’idée d’un séminaire en 3 séances pour explorer certaines pistes.

La première séance s’est déroulée le 4 février en présence de 23 personnes dont 7 participent déjà aux activités du groupe d’Espaces Marx. Elle avait pour but d’explorer de nouvelles stratégies de recherche ayant émergé ces dernières années. Avec deux questions : ces nouvelles manières de faire de la recherche permettent elles de, ou contribuent elles à, changer la science ? Ces changements vont ils dans le sens d’une démocratisation de la recherche ?

programme de la séance

9h15-9h40 : Introduction par Annick Jacq, animatrice du groupe de travail.

9h 40-10h10 Nicolas Lechopier clarifiera certaines notions (contextualisation, participation, relations sciences/valeurs), et présentera un exemple à titre illustratif

10h10 - 10h30 Didier Gascuel présentera une recherche contextualisée concernant les pêcheries

10h30 10h45 Philippe Brunet parlera de recherche-action en sociologie

10h45 11h Pause

11h-11h 50 Présentations d’exemples de recherches contextualisées et/ ou participatives par : T.Bebar, C. Millier, JC Salomon, C. laurent

11H 50-1250 Discussion

12h50 13h Annick Jacq ; conclusions préliminaires et perspectives.

Bilan et percpectives.

Après un exposé présentant la signification de ces stratégies, la séance a consisté en présentations d’exemples et discussion.

Les stratégies de recherche contextualisées sont des stratégies qui déterminent leur objet de recherche non pas en l’isolant et le réduisant au maximum, mais au contraire en l’envisageant dans son contexte complexe, naturel et social. (cf l’article de Nicolas Lechopier) Ceci requiert de l’interdisciplinarité et, souvent, la participation d’acteurs « du terrain ». Ceci requiert donc un choix du contexte, réalisé en commun entre les acteurs, et où il est nécessaire, pour expliciter les critères de choix, d’avoir recours à des valeurs cognitives et non-cognitives. Ce sont donc des stratégies qui explicitent les interactions entre valeurs cognitives et valeurs « sociales », alors que, dans les recherche conventionnelles actuelles il y a un mythe de recherche purement gouvernée par des valeurs cognitives, simplement parce que les valeurs non cognitives (celles de l’économie libérale par exemple) n’y sont visibles que « en aval », dans la détermination du projet de recherche par les organes de tutelle de la science (appels d’offres). Ce sont des stratégies qui sont souvent considérées comme non scientifiques, ou au mieux, comme non « fondamentales » dans le cadre du modèle réductionniste dominant dans les techno-sciences actuelles.

Ces stratégies n’ont pas vocation à remplacer les stratégies réductionnistes, mais à les compléter, Elles conduisent généralement les scientifiques, seuls ou en interaction avec des acteurs de la sociétés, à identifier des questions de recherches qui sont en interaction avec des enjeux de société, et à « immerger » ces questions dans un contexte pluridisciplinaire plus ou moins large selon les cas. Elles ouvrent donc des horizons nouveaux à la recherche, ce qui est satisfaisant du point de vue des chercheurs à condition que cela leur garantisse la possibilité de faire une recherche rigoureuse et répondant aux critères de scientificité de leur discipline, ce qui est cependant difficile et nécessite un apprentissage de l’interdisciplinarité (C’est encore plus vrai lorsque des acteurs qui ne sont pas des scientifiques de métier sont associés pleinement à la recherche).

Elles permettent aussi, en prenant en compte les critères sociaux, de répondre aux besoins des scientifiques-citoyens de mettre leur savoir et leur savoir faire au service de la société et non, comme on les oblige à présent à faire, des seules ’Sociétés’.

Sur quel critères va se faire le choix du contexte ? Il est rarement possible de prendre en compte tout le contexte et les critères de choix sont le plus souvent non cognitifs mais politiques ou idéologiques. Plusieurs exemples en ont été donnés, (notamment de recherche- action ou de stratégies de soins médicaux). L’exemple donné par Didier Gascuel des pêcheurs de coquilles Saint Jacques dans la baie de Saint Brieux permet d’illustrer cette question du choix du contexte (et de ses conséquences en matière d’utilisation des résultats de la recherche). A partir de connaissances scientifiques biologiques ou écologiques, concernant l’évolution de stocks sous l’effet de la pêche, les pêcheurs de la baie ont inventés des règles très contraignantes permettant à leur flottille de 300 petits bateaux de se maintenir correctement, et de façon durable. Les recherches menées par les économistes ont montré que ce maintien d’une flottille de pêche importante a évidemment des effets induits, positifs sur l’aménagement du territoire. Mais si des économistes libéraux étaient intervenus, ils auraient conclu des mêmes connaissances sur la biologie des stocks, mais en choisissant un autre contexte (celui de l’économie des seules entreprises de pêche plutôt que l’approche intégrée des territoires), qu’il fallait remplacer cette flottille par 3 gros bateaux sans contrainte de pêche, avec le même résultat sur les stocks et une « efficacité économique » bien meilleure. Ce qui aurait de facto induit la casse des autres bateaux, et du chômage avec toutes ses conséquences.

Dans un exemple comme celui-ci, mais d’autres ont été présentés lors de la réunion, il y a à la fois choix de questions scientifique porteuses d’enjeux (ici les conditions de durabilité écologique d’un système biologique), d’une approche pluridisciplinaire (écologie, économie, …) et d’une inclusion dans un contexte large (ici le territoire littoral). Et il y a aussi l’intervention déterminante des pêcheurs eux mêmes.

Qu’en est il de l’aspect participatif ?

Il est apparu clairement que recherches contextualisées et recherche participative, ce n’est pas la même chose, en dépit d’aspects communs possibles. Les recherches contextualisées correspondent à un questionnement scientifique, et donc sont d’abord soumises à des critères de scientificité. Les recherches participatives correspondent au besoin d’acteurs de la société qui veulent participer aux recherches qui les concernent, de scientifiques, dans le cadre de recherches contextualisées, ou de décideurs qui pensent (ou disent) parvenir ainsi à plus de démocratie.

Une première constatation, à l’issue de nos discussions, c’est qu’il y a plusieurs définitions de la recherche participative. La définition la plus stricte implique que les acteurs scientifiques et non-scientifiques doivent être impliqués à égalité dans la définition de la recherche, dans son déroulement et dans ses conclusions. L’exemple le plus proche de cette définition a été donné par Tsouria Berbar sur les collaborations entre scientifiques et paysans sans terre pour installer une fromagerie dans l’État du Rio de Sul au Brésil. En France une expérience a été réalisée récemment, (relatée dans une plaquette éditée par la FSC), menée autour de semences paysannes. Dans les deux cas, il s’agit en fait de recherches menées par des scientifiques à la demande des acteurs participants, qui ont besoin de ces recherches pour mener à bien leurs activités. (Cela rappelle les activités des boutiques de la science). Dans d’autres exemples la stratégie de recherche a été définie par les scientifiques (de façon interdisciplinaires) et les acteurs de terrain ont été soit associés à certains aspects des recherches et des conclusions, soit même simplement interrogés, puis conseillés. Enfin Catherine Laurent a analysé de très nombreux cas de recherches nommées participatives, initiées par des institutions européennes ou françaises, qui conduisent par exemple à remplacer des enquêtes statistiques rigoureuses et onéreuses, par la participation de citoyens volontaires, autoproclamés représentatifs.

A l’issue de cette séance, on peut donc faire quelques d’hypothèses et poser plusieurs questions.

Du point de vue de la recherche scientifique, les stratégies contextualisées, qu’elles soient ou non participatives, représentent une étape nouvelle, une autre façon de faire de la science, intégrant les objets d’étude dans la complexité de leur contexte, et représentant donc un aspect complémentaire des études dé-contextualisées, souvent réductionnistes. Leur scientificité dépend de la rigueur de l’utilisation des critères de scientificité, ce qui n’est ni facile, ni habituel, mais qui se développe d’autant plus que des besoins sociétaux s’en font sentir. Autrement dit, s’ il ne suffit pas qu’une recherche soit contextualisée pour qu’elle soit « bonne », tant au plan académique, que dans sa capacité à apporter des réponses aux attentes d’une société elle-même en mouvement. Mais de nombreuses recherches contextualisées ont déjà fait la démonstration de leur pertinence, de leur utilité … et de leur haut niveau scientifique.

Dans le cas des recherches participative, on peut se demander d’une part comment les critères de scientificité sont ils déterminés ? Font-ils l’objet de négociations entre les participants, sont ils imposés par les chercheurs scientifiques, est-ce une question qu’on évite ?

Et d’autre part comment les acteurs/citoyens sont ils recrutés ?. Sont ils volontaires, membres d’associations, représentatives ou non, voire autoproclamés représentatifs ? Et de la nature des interactions entre partenaires.

On peut dire, en première approximation et en simplifiant beaucoup, que le choix de l’objet de recherche se fait sur des critères cognitifs, alors que celui du contexte se fait selon des critères essentiellement sociétaux (non-cognitifs), et peuvent donc être l’objet d’une lutte idéologique, et politique. (l’étude de l’évolution des stocks de poisson en fonction de la pression de pêche est un « objet scientifique », mais son contexte peut ou non inclure et l’environnement social et territorial des pêcheurs).

En ce sens ces stratégies peuvent être une manière de repenser les rapports science-société en étant le lieu possible de choix explicites de société. Actuellement, les scientifiques n’ont généralement pas conscience que des critères, basés sur l’économie et l’idéologie néolibérale, influent sur leur recherche en en déterminant le contexte, voire en interdisant de se poser des questions relatives au contexte. La présence d’acteurs de la société lors de la détermination des questions de la recherche, peut contribuer au choix d’un contexte qui ne soit pas celui dicté par l’économie libérale.

Ces stratégies sont donc susceptibles de contribuer à « changer la science », en permettant la prise de conscience de l’importance des critères de valeurs, des critères non cognitifs dans le choix des questions scientifiques.

Comment ces possibles changements s’articulent ils avec l’idée « science et démocratie » ?

Une première réponse est que la recherche participative pourrait permettre un dialogue entre scientifiques et citoyens, une connaissance réciproque, ce qui est une étape importante de la démocratisation de la recherche. Les analyses existantes de recherches participatives montrent que c’est loin d’être automatique. Cela pose la question de comment les acteurs « de terrain » sont ils choisis ?

Une deuxième réponse est que le choix du contexte, à un niveau plus large que celui d’une recherche individuelle, fait partie de la politique de la recherche, et pourrait à la fois justifier et permettre une implication des citoyens dans les choix de politique scientifique. Évidemment, il faut pour cela que les conditions en soient remplies au niveau des institutions (ce qui sera discuté dans la troisième séance du séminaire.

Et finalement, on pourrait résumer ainsi les questions que cette séance a permis de préciser

1) Quelles sont les conditions pour que les recherches contextualisées (participatives)) ne soient pas pensées en opposition ou en alternatives aux recherches menées d’autres manières, mais soient considérées comme des stratégies complémentaires, crédibles, tant pour les scientifiques que pour « la société ». ?

2) Quelle sont les conditions pour que les recherches contextualisées (participatives) puissent être des moyens de changer la science (telle qu’elle est devenue actuellement), en lui donnant la possibilité d’inclure dans les choix des recherches à tous les niveaux, des critères d’utilité à la société ?

3) Quelles sont les conditions pour que les recherches contextualisées (participatives) puissent être des moyens de changer la science (telle qu’elle est devenue actuellement) en permettant un dialogue démocratique entre scientifiques et acteurs professionnels, à la fois au niveau des recherches elles mêmes lorsqu’elles le justifient, et au niveau des politiques de recherches ?

 

documents

- quelle recherche et quelle science ?

Nicolas Lechopier , « Sciences, valeurs et pluralisme chez Hugh Lacey », in Pierron, J-P ; Parizeau, M-H (dir.), Nature, technologie, éthique. Dialogue Europe, Asie, Amériques. Québec, Les Presses de l’Université Laval [à paraître 2011]

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« Sciences, valeurs et pluralisme chez Hugh Lacey »,

- A future for marine fisheries in Europe (Manifesto of the Association Française d’Halieumétrie)

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a future for marine fischeries in europe

présentation par Didier Gascuel lors de la séance : une recherche contextualisée dans le domaine des pêcheries.

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présentation de JC Salomon lors de la séance du 4 février

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