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Questionnaire : les réponses d’Espaces Marx

mardi 17 juillet 2012

L’Union européenne et la gauche en temps de crise

La stratégie de la gauche entre espaces politiques nationaux et internationaux

Court préambule : la notion de gauche désigne manifestement aujourd’hui des réalités très différentes selon les pays. Au-delà des débats de nature politique que cela peut susciter, la réalité sociologique en France fait désigner par gauche l’ensemble des forces qui vont du Parti socialiste, lui-même divisé en courants dont l’un est désigné par la « gauche du Parti socialiste », à l’extrême-gauche (NPA, Lutte ouvrière et autres petits partis dont la caractéristique commune est de refuser toute alliance avec le Parti socialiste). Dans la suite du questionnaire, on parlera donc de gauche pour désigner principalement le Parti socialiste, Les Verts et le Front de Gauche (les autres partis n’ayant eu qu’une influence assez faible sur le plan électoral au cours des dernières années).

1. Quelle a été la stratégie des partis de gauche de votre pays à l’égard du Traité de Maastricht et de la création de la zone euro ?

Les divers partis qui composent la gauche en France ont adopté des positions différentes par rapport au Traité de Maastricht et à l’Union monétaire. C’est d’ailleurs une règle à peu près constante, la gauche se divisant régulièrement sur les questions européennes.

Le Parti socialiste, François Mitterrand étant président de la République et Jacques Delors le principal inspirateur du traité, a naturellement milité activement pour le « oui » lorsque le Traité de Maastricht a été soumis à un référendum en 1993 (il a été adopté par 51,05% des suffrages exprimés, avec une participation de moins de 70%. Cette très faible majorité – tout juste 35% des électeurs inscrits – a été un premier coup de semonce pour les partisans d’une intégration européenne jugée trop libérale par les opposants de gauche au traité, la réticence devant les transferts de souveraineté étant présente aussi, notamment pour le Parti communiste).

Ce référendum a été l’occasion d’une première dissidence interne au Parti socialiste, ses dirigeants « souverainistes » ayant à la suite de Jean-Pierre Chevènement, un des dirigeants les plus en vue du parti, milité activement pour le non. En revanche, il faut noter que le courant de gauche du Parti socialiste (avec Jean-Luc Mélenchon) avait suivi la majorité du parti et préconisé le « oui ».
Le petit Parti radical de gauche, allié traditionnel du parti socialiste, a lui aussi été partisan du « oui ».

Les Verts se sont prononcés contre le Traité de Maastricht. Les partis situés à la gauche du Parti socialiste (le Parti communiste, qui représentait à l’époque encore plus de 10% de l’électorat, les partis trotskystes à l’exception de Lutte ouvrière qui a préconisé l’abstention) ont activement combattu le Traité et préconisé le « non » au référendum.

Ces partis ont adopté la même position à propos de l’euro (avec éventuellement des contre-propositions en faveur d’une monnaie commune et non d’une monnaie unique) et de la zone euro.

2. La crise dans la zone euro a-t-elle affecté/modifié la stratégie de la gauche dans votre pays à l’égard de l’intégration européenne et de l’UE, et dans quel sens ?

Avant même la crise, il faut tenir compte de la large victoire (près de 55%) du « non » au référendum sur le projet de Traité constitutionnel en 2005 et de l’effet qu’elle a eu sur les consciences.

Les partis à la gauche du Parti socialiste ont tenu un grand rôle dans cette campagne. Pour eux, combattre le projet de TCE, c’était combattre l’orientation néo-libérale de la construction européenne. Avec la crise et les politiques d’austérité imposées par la Troïka en Grèce et dans d’autres pays, cette attitude très critique a été renforcée. On peut noter que, dans ce cadre, l’idée d’une résistance active aux orientations de l’UE, y compris sous la forme d’un refus unilatéral des injonctions européennes est aujourd’hui très largement partagée dans cette partie de la gauche et dans le mouvement social1.

Le parti socialiste s’est divisé à cette occasion, nombre de ses dirigeants (dont Laurent Fabius, un ancien premier ministre de François Mitterrand, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères) optant pour le « non ». Pourtant, pour une grande partie de la gauche social-démocrate mais aussi du mouvement social, il était jusque là impensable de mettre en cause la façon dont se faisait la construction européenne, à la fois parce qu’on la considérait comme un passage obligé pour le progrès social et parce que l’euroscepticisme était considéré comme la marque d’un « souverainisme » qui avait mauvaise presse à gauche, à l’exception des communistes. Dire « non » au TCE constituait donc dans ce contexte une transgression pour une partie du « non de gauche » (il y avait en effet aussi, ce qui a été parfois oublié, un « non » de droite et d’extrême-droite).

Plus tard, dans le contexte de la crise, Arnaud Montebourg, a obtenu un résultat inattendu (plus de 17% des voix) au premier tour de la primaire socialiste organisée en octobre 2011 pour désigner le candidat du Partis socialiste à l’élection présidentielle de 2012, en basant sa campagne sur la « démondialisation ». Certes, il ne proposait rien qui mette directement en cause l’Union européenne (encore moins l’euro). Mais il formulait des propositions radicales de changement de politiques européennes (par exemple, celle de « mettre la convergence sociale et fiscale à l’agenda immédiat de l’Union européenne », ce qui rompt avec le consensus dominant en France). Et, surtout, il introduisait l’idée, nouvelle au Parti socialiste, de mesures prises unilatéralement en France en attendant leur généralisation à l’UE (par exemple, « une procédure antidumping à la française, c’est-à-dire des mécanismes d’interdiction unilatérale – provisoires ou non – de la commercialisation de certains produits [venant de l’extérieur de l’UE] en cas d’agression commerciale par des prix déloyalement bas ».

Ces propositions n’ont certes pas été reprises telles quelles par le Parti socialiste. Mais dans la campagne électorale, alors que l’UE devenait très impopulaire à cause des politiques d’austérité imposées par la crise, François Hollande a repris cette idée de « résistance » et de remise en cause des arrangements entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Ce qui a donné aux positions françaises, pour un temps au moins, une tonalité plus revendicative à l’égard de l’Europe néo-libérale. On peut noter d’ailleurs, sans que cela soit évidemment une garantie absolue, la forte présence au gouvernement de personnalités ayant voté « non » au référendum de 2005, à commencer par le ministre des affaires étrangères (Laurent Fabius) et celui des Affaires européennes (Bernard Cazeneuve). Et ceci alors que les « commentateurs » politiques les plus en vue étaient persuadés que les principaux dirigeants européens n’accepteraient pas une telle situation.

3. La crise européenne a-t-elle affecté les sentiments de l’opinion publique et des forces politiques de votre pays à l’égard des autres pays ? Comment la gauche a-t-elle réagi ?

Il y a eu débat, notamment à propos de l’Allemagne. La critique de la position non solidaire allemande a donné lieu, même à gauche, à des dérapages qui ont pu être assimilés à une forme de germanophobie. Venant d’hommes politiques en vue, ces dérapages ont certainement eu des conséquences dans l’opinion publique. Arnaud Montebourg a par exemple appelé à une confrontation dure avec Angela Merkel, accusée de « tuer l’euro », de mener « une politique à la Bismarck »2) et de faire en sorte que l’Allemagne « fasse fortune » sur « la ruine » des autres pays de la zone euro. D’autres dirigeants de la gauche ou des Verts ont pris leurs distances avec de tels propos, que leur auteur a d’ailleurs atténués par la suite.

De façon plus générale, l’Allemagne est apparue comme le pays cherchant à exporter l’austérité « comme le nec plus ultra de la solidité financière » (D. Cohn-Bendit), menant une politique égoïste servant ses seuls intérêts. Dans le débat interne en France, Nicolas Sarkozy est apparu comme un « complice » du gouvernement allemand et de sa politique non solidaire, mais comme un complice dominé, alors que lui-même prétendait discuter avec elle sur un pied d’égalité.

4. Dans quelle mesure la crise actuelle modifie-t-elle les relations entre classes sociales, mouvements de protestation et le système des partis ? Quelle est la position de la gauche dans le nouveau paysage politique ? A-t-elle réussi à élargir sa base sociale ?

Un des phénomènes les plus marquants de ces dernières années, déjà perceptible avant même le déclenchement de la crise actuelle, est la perte de confiance de larges fractions de l’électorat dans la capacité des partis politiques à vraiment changer les choses. Pour une part, c’est évidemment le reflet de la campagne idéologique des libéraux depuis trente ans sur le thème : il n’y a pas d’alternative. Dans cette optique, l’économie est considérée comme le moteur de l’histoire, la décision politique étant supposée n’avoir qu’une faible influence sur les « lois », considérées comme « naturelles », de l’économie. Ce scepticisme relatif à l’efficacité de l’action politique est certainement une des raisons de l’abstention, de plus en plus forte, y compris dans les élections où elle est traditionnellement la plus faible, c’est-à-dire pour l’élection présidentielle3. Cette tendance semble être encore plus marquée dans les classes populaires.

Mais il se traduit aussi par le fait que « sortir le sortant » est apparu comme une motivation forte pour les électeurs de François Hollande en 2012. Des enquêtes ont mis en évidence le fait que 55% d’entre eux ont voulu « barrer la route à Nicolas Sarkozy », contre 45 % affirmant avoir voulu que François Hollande soit président. Dans l’électorat de Nicolas Sarkozy, c’est l’inverse : la part du rejet de M. Hollande (46 %) est plus faible que l’adhésion au candidat (54 %).

Ceci dit, la corrélation entre catégories sociales et vote reste tout de même une réalité. Chez les ouvriers et les employés, le résultat de Jean-Luc Mélenchon est en effet de 13% selon différentes enquêtes, contre seulement 11,1% pour l’ensemble l’électorat (soit + 17%). Pour François Hollande, cette sur-représentation existe aussi , même si elle moindre (57,5% chez les ouvriers et employés contre 52% pour l’électorat dans son ensemble, soit +10%).

Les liens entre mouvements sociaux, syndicats et partis politiques de gauche se sont plutôt renforcés. C’est un phénomène assez constant en France lorsque la droite est au gouvernement, surtout si elle l’est depuis longtemps et que les déceptions du temps où la gauche gouvernait (pour la dernière fois, entre 1997 et 2002) se sont un peu estompées. Le principal syndicat, la CGT, avait plutôt pris ses distances avec les partis politiques de gauche depuis les années 1990. Cette fois-ci, pour la première fois depuis longtemps, elle a ouvertement appelé à « chasser Sarkozy ». Beaucoup de ses militants ont participé activement à la campagne électorale de Jean-Luc Mélenchon, y compris dans son conseil national de campagne.

Le Front de gauche est devenu, et de loin, la principale force à gauche du parti socialiste. Il a élargi sa base sociale, le résultat de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle (11,1% des votes exprimés) étant le meilleur qu’ait obtenu la gauche radicale depuis 1981 (environ 15% pour le Parti communiste). Pourtant, il a été accueilli avec une certaine déception. Les sondages étaient en effet nettement plus favorables (plus de 15% au cours des dernières semaines de la campagne). L’explication de cet écart est à rechercher au moins en partie dans l’appel au vote « utile » lancé par le Parti socialiste en faveur de François Hollande et relayé par de nombreux médias. S’ajoutait à cette première cause de déception le fait que Marine Le Pen, la candidate du Front national, obtenait 18%, alors que Jean-Luc Mélenchon avait fait du Front national une des cibles de sa campagne et espérait jusqu’au bout la précéder au moment du vote.

Les élections législatives qui ont suivi un mois après (juin 2012) se sont cependant traduites par un affaiblissement relatif du Front de gauche, qui a perdu près de la moitié de ses députés pour n’en garder que 10 (sur près de 600). C’est un effet du système électoral, les résultats ayant été en moyenne meilleurs qu’en 2007, aussi bien en nombre de voix qu’en pourcentage. Mais ces résultats rendent difficile pour le Front de gauche de peser réellement sur les décisions par la voie parlementaire, les socialistes ayant la majorité absolue des sièges à l’Assemblée nationale (et étant aussi majoritaires, avec leurs alliés au Sénat, la deuxième chambre du Parlement français). En ce sens, et de façon finalement paradoxale, il y a donc le risque de voir la gauche radicale et à travers elle les forces antilibérales durablement affaiblies dans le nouveau paysage politique (où Les Verts ont renoncé à toute véritable autonomie de décision en passant un accord électoral avec le PS, accord qui leur assure certes une place au gouvernement et une représentation parlementaire très supérieure au score obtenu par leur candidate, Eva Joly, mais sans garantie de pouvoir exercer une influence réelle). D’où l’importance de l’activité extra-parlementaire et des alliances avec le mouvement social à cette fin.

5. De quelle façon la crise européenne a-t-elle modifié les relations entre les acteurs clé de la gauche (partis, syndicats, mouvements) dans votre pays ? Y a-t-il eu un glissement dans les relations entre Gauche, Social-démocratie et Les Verts ? Si oui, dans quelle direction ?

Les liens entre les acteurs clés ont eu tendance à se renforcer. Il faut cependant tenir compte du fait que la situation politique française a été marquée ces dernières années par deux phénomènes liés mais qui ne se confondent pas : la crise d’une part, comme dans tous les pays européens ; et d’autre part l’exceptionnelle impopularité du gouvernement Sarkozy-Fillon, qui a pris dès 2007 des mesures favorisant systématiquement les plus riches et qui a mis assez fréquemment les syndicats devant le fait accompli, au mépris du dialogue social (déjà traditionnellement assez peu développé en France). La faiblesse des syndicats (moins de 5% de syndiqués dans le privé, à peine 8% en moyenne en comptant le public) n’était donc plus compensée par leur reconnaissance institutionnelle dans le cadre de ce dialogue. Un phénomène analogue s’est produit avec le mouvement associatif, dont les subventions ont été systématiquement réduites (ce qui est certes aussi un effet des difficultés budgétaires à tous les niveaux liées à la crise).

Par ailleurs, la manière dont Nicolas Sarkozy a exercé sa fonction dès le début (le président bling-bling affichant ses relations avec les très riches et se targuant de relations décomplexées avec l’argent et les couches sociales qui le possèdent) a catalysé une opposition très large, de contenu en partie symbolique (on reprochait par exemple à Nicolas Sarkozy le non-respect de la fonction présidentielle, l’affichage public de sa vie privée, etc.)

L’inconvénient, c’est que ce rapprochement s’est opéré sur une base négative (le rejet de Nicolas Sarkozy) et non pas, par exemple, sur des orientations alternatives au libéralisme. Le clivage reste donc net entre la nouvelle majorité socialistes/verts qui s’apprête à accepter les pactes européens et donc à poursuivre l’austérité et le Front de gauche, qui s’y refuse. Comme il a été dit dans la réponse à la question 4, Les Verts ont passé un pacte électoral avec le Parti socialiste, qui leur assure une représentation parlementaire meilleure mais au prix d’une perte certaine d’autonomie. Le Front de gauche a refusé de participer au gouvernement Ayrault, bien qu’ayant appelé à voter pour François Hollande. Ses députés ne font donc pas partie de la majorité parlementaire tout en précisant qu’ils ne feraient pas de l’opposition systématique. Ils viennent de s’abstenir dans le vote de confiance du gouvernement.

Cette question fait débat au sein du FDG. La position du Parti communiste est un peu ambiguë. Il peut paraître difficile en effet de comprendre la différence entre majorité gouvernementale, majorité de gauche au Parlement et majorité parlementaire. Est-ce que cela veut dire que ce parti a du mal à se dégager de son ancienne alliance avec le PS et du rôle d’aiguillon qu’il cherchait à y jouer, avec parfois mais trop rarement des résultats réels ? L’avenir dira si le Front de gauche est en mesure d’adopter une vision plus dialectique et à sortir d’une conception binaire du couple majorité/opposition.

Pour l’instant, ce qui domine, c’est la volonté d’adopter une position autonome par rapport à la majorité socialiste et à ses partenaires sociaux-démocrates. Ce qui veut dire sans renoncer à la liberté d’agir et sans adhérer à une conception présidentialiste de la politique réduisant le programme du gouvernement et de la majorité au programme que François Hollande a présenté au premier tour de l’élection présidentielle de mai 2012.

Sur le plan organisationnel, le Front de gauche continue pour l’instant à se renforcer, notamment avec l’arrivée de divers groupes quittant un NPA en pleine crise.

6. Confronté à la crise européenne, quel est le type de stratégie nationale qui a la faveur de la gauche de votre pays, avec d’autres forces, syndicats et mouvements sociaux ? Cette stratégie est-elle liée, et de quelle façon, avec une stratégie transformatrice en Europe ?

L’idée dominante à gauche est que la cause principale de la crise européenne, ce sont les politiques que l’UE mène depuis des années. Elle refuse donc la thèse selon laquelle la crise de l’UE serait la simple conséquence d’une crise mondiale dans laquelle elle n’aurait aucune responsabilité.

Le Front de gauche cherche donc au plan national à rassembler le plus possible de forces (politiques, syndicales, associatives) pour s’opposer à ces politiques, y compris en refusant de les mettre en œuvre au plan national, de façon unilatérale le cas échéant. Le mot de « résistance » est souvent utilisé à ce propos, avec toute la force qu’il a dans l’imaginaire politique français depuis la guerre 39-45.

Cette idée de résistance (ou de désobéissance, qui « fera tache d’huile dans l’Union européenne et dans la zone euro », comme le précise le programme du Front de gauche), éventuellement dans un seul pays au départ, se conjugue avec la conviction qu’une telle attitude provoquerait un choc salutaire en Europe et serait relayée dans d’autres pays. En ce sens, il s’agit donc aussi d’un élément d’une stratégie transformatrice à l’échelle européenne.

Cette stratégie européenne s’appuie sur le refus du traité de Lisbonne et la mise en chantier d’un nouveau texte que des « États généraux de la refondation européenne », faisant appel à toutes les forces politiques et sociales disponibles en Europe.

7. La crise a nourri l’idée qu’il ne pouvait y avoir ni transformation ni émancipation dans le cadre de l’UE. Ce point de vue est-il partagé par les partis de la gauche dans votre pays ? Quels sont les arguments pour et contre et quel est votre point de vue personnel sur la question ?

On retrouve ici la ligne de clivage évoquée dans les questions précédentes. L’alliance socialistes/verts s’est construite autour d’un programme politique qui est certes différent de celui de la droite par son attention à la justice dans tous les domaines. Mais elle ne conçoit ce programme que dans le cadre contraint des pactes et des directives de l’UE. Le Front de gauche estime au contraire que c’est ce cadre qui est en cause car il est sous l’emprise des marchés financiers. D’où sa demande de refondation européenne, qui traduit bien la conviction que transformation et émancipation sont possibles et relèvent de la décision politique et non des contraintes supposées intangibles de l’économie.

8. Certains intellectuels et partis de la gauche affirment que la crise a montré que les élites (classes) qui gouvernent en Allemagne et en France imposent une politique impérialiste à tous les pays de l’UE et notamment à ceux de la périphérie européenne. Les partis de la gauche de votre pays partagent-ils ce point de vue ? Quels sont les arguments pour et contre et quelle est votre opinion personnelle ?

Dans la gauche française, le point de vue n’est pas tout à fait celui-là. Les intellectuels et économistes de gauche pensent plutôt que la politique économique et sociale menée depuis plusieurs années en Allemagne (et initiée par le gouvernement de G. Schröder), politique jugée non solidaire, a créé les déséquilibres, notamment dans les échanges commerciaux, qui sont aujourd’hui une des principales causes de la crise européenne. Ces déséquilibres sont directement à l’origine des pertes de compétitivité dans la plupart des autres pays, et notamment en France. A gauche, on reproche donc plutôt à Nicolas Sarkozy de ne pas avoir résisté suffisamment à cette emprise allemande.

Si impérialisme il y a au sein de l’UE, il s’agit donc plutôt d’un impérialisme des pays du « Nord », ceux du « Sud » et de la périphérie étant en situation dominée. La France, pour sa part, se situerait dans une position intermédiaire.

L’apparente symétrie du terme « couple franco-allemand » et de celui de Merkozy seraient donc trompeurs et cacherait le fait que Sarkozy s’est constamment incliné devant les positions allemandes, au détriment de l’économie française.

9. Y a-t-il émergence d’un sentiment anti-systémique dans le système politique de votre pays ? Si oui, comment s’exprime-t-il ? Dans quelle mesure ce sentiment alimente-t-il l’extrême-droite ? Comment analyser les positions et la stratégie de votre parti au regard des politiques anti-systémiques ?

Il faudrait préciser ici ce qu’on entend par anti-systémique et, par conséquent, quel système on met en cause. On répondra en supposant qu’il s’agit du systèmes des partis et du système institutionnel en général.

Dans ce sens, le sentiment anti-systémique semble indiscutablement se renforcer. En témoigne par exemple, parmi d’autres causes, la montée de l’abstention aux élections. Mais il peut prendre des expressions politiques différentes.

Selon les chercheurs qui se sont penchés sur la question, ce sentiment se traduit par ce qu’on peut appeler un scepticisme éthique dans les couches populaires : on reproche aux hommes politiques de manquer d’éthique, c’est-à-dire de ne penser qu’à eux, d’être égoïstes, etc. On peut noter d’ailleurs ici une forme de naïveté. Cela revient en effet à penser qu’il suffirait que les hommes politiques changent, qu’ils soient « meilleurs » (d’un point de vue moral), pour que les difficultés des classes populaires disparaissent.

Dans les autres couches sociales et notamment les couches intermédiaires, les enquêtes faites au moment des élections mettent plutôt en évidence ce que les chercheurs appellent un scepticisme politique. Il n’est pas de même nature que le précédent et n’a pas les mêmes effets. Il conduit à un certain nomadisme électoral et un type de vote qu’on peut appeler efficace : on ne croit pas trop à la capacité des partis politiques de changer vraiment les choses, on se tourne donc vers les partis qui ont le plus de chances de gagner les élections. Ce qui joue objectivement en faveur des partis dominants. Cette notion de vote efficace ne se confond pas avec celle, souvent évoquée en France de vote utile, directement issue de l’élection présidentielle de 2002 qui a vu le candidat du Front national dépasser (éliminer) le candidat socialiste. Pour éviter que cela ne se reproduise, on vote donc utile, c’est-à-dire socialiste même si on préfère par exemple le Front de gauche. Inutile de dire que le Parti socialiste manie cet argument à chaque élection depuis 2002. Le Front de gauche considère à juste titre le vote utile comme un obstacle à son propre développement électoral.

Il paraît vraisemblable que, dans les milieux populaires, le scepticisme à l’égard du système politique peut conduire à voter pour le Front national. Mais cela ne veut pas dire que ces électeurs partagent les valeurs du Front national. Les enquêtes montrent que les candidats du Front national bénéficient parfois dans les milieux populaires d’une sorte de préjugé favorable au nom du fait qu’ils auraient les mains propres, n’ayant jamais participé à aucun gouvernement. Voter pour eux relèverait donc d’une attitude consistant à dire : « Ce sont les seuls que nous n’avons pas encore essayés ».

Même si elle se démarque du système dominant marqué par une alternance au pouvoir entre conservateurs et socialistes, la gauche radicale ne bénéficie pas de ce préjugé, ayant déjà sous des formes diverses, participé au gouvernement (et occupant des positions de pouvoir au niveau régional ou local, où ses représentants participent à la gestion des ensembles concernés).

Pour le Front de gauche, faire reculer ce sentiment anti-systémique, c’est-à-dire réhabiliter la politique (et le monde politique), est évidemment d’une importance vitale, notamment pour reconquérir l’électorat populaire qui devrait être son soutien naturel. Plusieurs pistes peuvent être envisagées pour cela. Relayer les revendications populaires en est une. Mais l’expérience montre malheureusement que cela ne suffit pas pour convaincre (et même simplement pour se faire entendre). Mettre l’accent sur l’éducation populaire (y compris politique) à travers les structures des partis mais aussi diverses structures intermédiaires (associations d’éducation populaire, etc.) en est une autre, à laquelle il faudra sans doute accorder une importance bien plus grande à l’avenir dans l’activité politique du Front de gauche.

Louis Weber, Espaces Marx

10 juillet 2012

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