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Transformer le monde

samedi 22 avril 2006, par Armand Ajzenberg

Contribution à l’atelier D (Logiques et formes économiques alternatives)

Dans le mouvement ouvrier, et dans celui altermondialiste, prédomine la culture d’opposition. L’alternative au capitalisme est toujours marquée par cette dualité : révolution ou réformisme. La première hypothèse repose encore pour certains sur l’espérance d’un « Grand soir », la seconde sur une société débarrassée du capitalisme à la suite de petites réformes successives. Dernière hypothèse à laquelle le parti socialiste a depuis un certain temps renoncé.

Il me semble qu’aujourd’hui il faille passer de la dualité révolution ou réformes à cette synthèse : Révolutions et réformes. C’est-à-dire se battre et imposer des réformes suffisamment fortes et transformatrices, dans tous les domaines de la vie quotidienne, et s’en emparer pour arriver à cette révolution : dépasser le mode de production existant, capitaliste. À la culture d’opposition, dans l’attente du « Grand soir », doit succéder une culture de conquête du pouvoir par la voie démocratique. Conquête du pouvoir, économique, social, politique qui passe probablement par une prise progressive de responsabilités et des pouvoirs, non seulement à la tête de l’État mais aussi dans les grandes entreprises capitalistes, dans des services publics parfois à reconstituer et à élargir, dans la gestion de l’urbain. Prises progressives du pouvoir comme établissement de nouveaux rapports de force.

Une telle nouvelle culture, fondée sur une succession de réformes révolutionnaires, suppose un développement et de la démocratie et de la citoyenneté. Etre démocrate, être citoyen, ce n’est plus aujourd’hui se contenter du choix entre un droit de vote conduisant uniquement à une alternance à perpétuité et à une abstention par découragement. La citoyenneté, la démocratie, c’est, pour les individus et les groupes sociaux - là où ils travaillent, là où ils demeurent, là où ils consomment - avoir la possibilité, le droit, les moyens de prendre en main (personnellement et collectivement) leurs conditions de vie et de survie.

L’une des questions centrales est le travail et la précarité grandissante de celui-ci, bref l’insécurité sociale avec sa phase ultime : le chômage. On ne peut en traiter sans poser, comme préalable (pas seulement symbolique), la nécessaire abolition des privilèges des dirigeants d’entreprises. Dans une analyse des classes sociales, Henri Lefebvre constatait que « deux âmes, deux seulement » habitent la bourgeoisie. « Elle est déchirée entre le besoin d’accumuler et le désir de jouissance ».

Aujourd’hui, ce dernier désir domine, à l’évidence, le bourgeois. Réduire leurs privilèges, réduire les insécurités sociales passe nécessairement par une rénovation et de la démocratie et de la citoyenneté, en général, et ceci d’abord dans les grands groupes capitalistes et dans les grandes entreprises. Il s’agit des groupes et des entreprises de plus de 500 salariés, ce qui représente, s’agissant seulement des entreprises industrielles, 55,3 % de l’ensemble des salariés de ce secteur. Transformer celles-ci passe par une révolution de l’organisation du travail et cette révolution, pour s’accomplir, a besoin de démocratie et de citoyenneté.

1 - Réduire les privilèges ?
- C’est plafonner les salaires des dirigeants d’entreprises (privées et publiques) à par exemple dix fois le montant du Smic. C’est supprimer l’auto-attribution des stocks-options et abolir (sans indemnisations) ceux ayant déjà été distribués. Il s’agit-là de mesures concrètes pour les intéressés, mais surtout symboliques pour les salariés. Elles traduiraient une volonté effective de plus d’égalité et de justice.

- C’est s’attaquer à une gestion financière des entreprises, où la valeur boursière des actions prend le pas sur le produit du travail des salariés. L’immobilisation des placements pendant une durée déterminée, cinq ans par exemple, serait une mesure utile au développement des entreprises. Cela ferait fuir les capitaux flottants ? Bon vent : ils n’ont aucun intérêt quant aux possibilités d’investissement des entreprises.

2 - Réduire les insécurités sociales ?
- C’est imposer un quota de CDD et de travailleurs intérimaires (5 % par exemple) dans l’entreprise. C’est y réduire également les différences de statuts entre salariés.

- C’est s’opposer aux délocalisations par des mesures fiscales très pénalisantes. C’est aussi taxer très fortement les marchandises revenant dans le pays s’agissant des délocalisations déjà réalisées. Le produit de ces taxes pourrait être utilisé à développer la protection sociale et les niveaux de vie des salariés d’où proviendraient ces marchandises.

- C’est revenir à un contrôle très stricte des licenciements par l’inspection du travail. Ce qui suppose un renforcement très important des effectifs du corps d’inspecteurs du travail. Une multiplication par trois pourrait être un minimum.

3 - Développer la démocratie ?
- C’est partir du principe qu’il ne peut y avoir de liberté pour les êtres humains ou individus (les droits de l’homme) et de liberté pour l’homme social (il s’agit des rapports humains régis par les droits du citoyen) sans les deux autres termes de la République : Égalité et Fraternité.

- C’est passer dans l’entreprise à un développement de la démocratie. Cette dernière a aussi comme but l’exercice du pouvoir. Les travailleurs ont accédé au droit de vote politique, en France, parce que « propriétaires » de leur force de travail, il est donc légitime que cette propriété conduise également à l’exercice du pouvoir dans les grands groupes et les entreprises importantes.

4 - Nouvelle organisation du travail ?

Des économistes mystificateurs poussent à une productivité effrénée. Il faut d’abord savoir que la productivité est un tout qui résulte et de la productivité du travail (manuel et intellectuel) et de celle du capital (machines, bâtiments, etc.). Les mystificateurs, eux, ne parlent et ne privilégient outrageusement que la productivité du travail et le coût de ce dernier. Ce qui est générateur d’une intensification des rythmes de travail, des stress et du chômage, bref d’aliénations dans tous les sens du terme.

Il faut savoir que parallèlement à cette marche forcée à la productivité du travail, l’utilisation de machines, d’outils et de techniques de plus en plus performantes et coûteuses est aussi une course inconséquente. Les machines, les outils sont déclarés obsolètes avant d’être usées et leur amortissement sans fin mobilise l’essentiel des investissements. Ainsi, par exemple, se trouvent utilisées des ressources qui, autrement, pourraient être dégagées dans les entreprises pour la recherche fondamentale et appliquée.

Alors que la productivité du travail atteint des sommets insoutenables, qu’il conviendra de réduire pour parvenir à des rythmes de travail plus humains, ce qui est à privilégier, c’est la productivité du capital : par une durée d’utilisation beaucoup plus longue des machines, des équipements et des espaces. Tendance déjà inscrite dans les faits. Cela passe par le développement du travail en équipe. Celui-ci n’a pas bonne presse, il existe et fonctionne cependant dans de nombreuses entreprises et services publics. Généralisé à tous les niveaux, il permettrait une utilisation optimum des équipements avec des durées hebdomadaires et journalières de travail beaucoup plus courtes sans que pour autant il y ait nécessité de diminuer les salaires

Dans un tel cas de figure où la productivité du capital jouerait son rôle essentiel, la productivité du travail, elle, aurait une moindre importance, autorisant ainsi un exercice serein et du travail et de la démocratie dans l’entreprise. Dans celle-ci, alors, le retour à des investissements non réservés essentiellement au renouvellement des équipements existants redeviendrait possible. La fin du chômage aussi. Précisons qu’il s’agit d’un travail en équipe n’impliquant pas le travail de nuit (sauf volontariat), privilégiant une organisation collective et n’ayant pas comme but premier de produire plus mais mieux à moindre coût.

ooooo

Dans les entreprises, réduire les privilèges et les insécurités sociales, développer la démocratie et révolutionner l’organisation du travail seront-ils des instruments d’accouchement d’un nouveau mode de production qui déjà se profile ? En France, la révolution de 1789 avait permis une mise à jour d’institutions politiques facilitant l’émergence du capitalisme. Celui-ci avait été générateur de libertés, de progrès techniques et sociaux. Aujourd’hui, plus de deux siècles après la Révolution, les libertés stagnent ou se restreignent, les progrès techniques semblent parfois s’emballer alors que les progrès sociaux régressent.

« Un mode de production disparaît seulement lorsqu’il a mis au jour ce qu’il recelait : connaissances, techniques, forces productives. Les limites du capitalisme lui sont assignées par lui-même, et non pas du dehors » disait Henri Lefebvre. En sommes-nous là ? Difficile de répondre. Si malgré tout nous répondons oui - pessimisme de la pensée, optimisme de la volonté -, les nouveaux rapports de force établis dans l’entreprise auront comme prolongement une fin du salariat passant par un développement des services publics et une mise progressive en gratuité de ceux-ci.

Les analyses et propositions qui suivent sont quelques développements de ce qui vient d’être résumé. Leur écriture date de quelques années. Elles me semblent toujours d’actualité.

1 - Vers un mode de production écologiste ?

Henri Lefebvre constatait que « Tout processus cumulatif peut se représenter schématiquement par une courbe exponentielle (a puissance x, ou e puissance x, à croissance la plus rapide : il s’agit ici d’une fonction du temps, a indice t ou e indice t). Cette croissance exponencielle peut n’être qu’une tendance, ou plutôt n’est qu’une tendance. Lorsque le processus entraîne nécessairement des facteurs qui le freinent (saturation plus ou moins profonde et durable), la courbe exponencielle prend une forme beaucoup plus compliquée, dite courbe "logistique". On sait d’ailleurs que les événements et conjonctures historiques peuvent interrompre ou briser un processus cumulatif » (Critique de la vie quotidienne, tome II).

De cette remarque on peut tirer une schématisation de l’histoire... et aussi une périodisation générale de l’histoire qui se présenterait, pour Henri Lefebvre, de cette manière :

1 - Une première période, dite des "sociétés non-cumulatives", où prédominaient la production agricole, un artisanat localisé, le troc. Avec une consommation presque entière des excédents de production par rapports aux besoins immédiats ; avec la transformation par les groupes dirigeants de la richesse vive (celle susceptible d’être réinvestie) en richesses mortes ; avec aussi une prédominance de la forme cyclique des processus sociaux et du temps sur les formes linéaires, de la coutume sur la loi, de la communauté sur l’individu.

2 - Une seconde période, dite des "sociétés cumulatives", où naît et se développe le processus cumulatif ; où prédomine la production industrielle sur l’agriculture, la loi sur la coutume ; avec une socialisation de la société et une extension au mondial ; avec la substitution du temps linéaire au temps cyclique.

3 - « Une troisième période commencerait avec la transformation (voulue comme but conscient d’une politique programmée comme telle) de la vie quotidienne après une longue et difficile transition. Faut-il ajouter que la "modernité" représente justement cette transition et que nous y sommes ?... ».

Nous y sommes. Et il s’agit de passer à ce possible qu’est cette troisième période. Nous nous en tiendrons ici, essentiellement, à ce qui concerne le devenir de l’accumulation élargie de capital, comme élément décisif du passage à un mode de production écologiste. Répétons qu’il s’agit non de s’accommoder de la fin de l’accumulation élargie de capital mais, au contraire d’en rechercher les conditions de reprise.

Ajoutons que, comme les autres modes de production, celui que je désigne comme écologiste ne pourra s’accommoder de "bons sentiments" (l’altruisme existe, ne demande qu’à être cultivé, et est élément objectif, fondamental, dans l’analyse du possible. Mais il ne peut en aucun cas être confondu avec les "bons sentiments"). Seule motivation qui compte : les intérêts des sociétés à venir. Terminons enfin en indiquant que cette troisième période - un mode de production écologiste - est essentiellement affaire de citoyens et de citoyennes (comme accoucheurs et accoucheuses de ce mode de production), bref de nouvelle citoyenneté. Voir à ce propos la contribution intitulée « Nouvelle citoyenneté or not citoyenneté ».

« le rythme propre du capital c’est de produire (de tout : des choses, des hommes, des peuples, etc.) et de détruire (par les guerres, par le progrès, par les inventions et interventions brutales, par la spéculation, etc.) (...). Il y eut (...) de grands rythmes du temps historique : apologie du corps et ensuite négation du corps - exaltation de l’amour et du plaisir puis dépréciation et apologie de la frivolité - goût de la violence et puis refus, etc. Le capital a remplacé ces alternances par des dualités conflictuelles du produire et du détruire, avec priorité croissante de la capacité destructive qui arrive à son comble, est haussée à l’échelle mondiale. Qui joue donc un rôle déterminant dans la conception du monde et du mondial, par le côté négatif ». Cette citation tirée des Éléments de rythmanalyse (Henri Lefebvre) illustre parfaitement l’état actuel du mode de production capitaliste.

La société capitaliste, à travers crises et convulsions, a bouleversé les techniques de production et, jusqu’à il y a peu, connue la croissance. Les forces sociales à l’origine de ces bouleversements et de cette croissance trouvaient ainsi matière à une légitimation et de la possession et de l’exercice du pouvoir.

Cependant, s’il est vrai qu’un mode de production disparaît, après qu’il ait mis au jour ce qu’il recelait (connaissances, techniques, forces productives), quand il se trouve incapable ou impuissant à en assurer, à un moment donné, la continuation (en bon père de famille diraient les notaires), et qu’ainsi les limites lui sont assignées plus par lui-même que par le dehors, alors il semble bien que le mode de production capitaliste en soit arrivé là.

Depuis 20 à 30 ans, dans la plupart des pays industrialisés, c’est la fin de l’accumulation élargie de capital et la saturation des taux de productivité. Le système a pu d’abord se prolonger à la faveur des guerres mondiales, qui confirmait le cycle crise-non-crise : production-destruction-reconstruction, et ensuite par la peur du monde soviétique qui, comme épouvantail, permettait aux industries de guerre, à l’ouest, d’être les "moteurs" du progrès (et à l’est les "moteurs" de la ruine). Ainsi a été possible, un certain temps, une certaine reproduction élargie du capital assurant le maintien du système.

Aujourd’hui, le capitalisme est donc confronté à cette question, qu’il est bien forcé de se poser : comment continuer à vivre ou survivre ? Une nouvelle guerre mondiale, par les risques de fin qu’elle entraînerait pour les initiateurs même, ne semble guère envisageable. Reste la réalité des guerres régionales, et comme hypothèse leur amplification. Reste aussi des désastres écologiques possibles, prévisibles, et que l’on peut encore prévenir. Destructions qu’il faudrait, autre hypothèse, laisser s’accomplir comme moyens d’une reprise ultérieure de la création élargie de capital ? Hypothèses catastrophistes guères envisageables pour des cerveaux normalement constitués. Mais des dirigeants "fous" ont déjà existé.

Autre hypothèse encore, relative à une reprise de l’accumulation élargie de capital : une mondialisation et/ou globalisation de l’économie encore plus poussée qui conduirait à une fin des concurrences, ou à une régulation de celles-ci (par n’importe quels moyens). Un tel scénario est envisageable, bien que conduit à ses limites il détruise tous les credo du capitalisme. Serait-ce encore du capitalisme, ou une forme nouvelle de domination absolue (totalitaire) de la planète par un petit groupe dirigeant ? De tels rêves ont existé (Alexis Carrel plaidant pour un gouvernement mondial aristocratique, biologique et héréditaire) et existent probablement encore.

Dernière hypothèse, ou possible : un mode de production écologiste. Écologiste parce que fondé non sur les gaspillages et les pillages mais sur l’économie : de nature, d’énergie, d’exploitation des hommes, etc. Bref, il s’agirait de passer à une économie de l’économie (une gestion de la rareté, un évitement des gaspillages, comme fondements d’un nouveau mode de production) à laquelle l’économie de marché n’est pas adaptée. Par sa raison d’être même qui est de tirer un profit maximum, immédiat, et de la nature et des hommes.

L’écologie scientifique, comme « étude des interactions liant les êtres vivants avec leurs milieux et entre eux », ne peut être utilisée que difficilement comme rationalité légitimante d’un mode de production car elle n’est pas un principe d’action. Cette définition de l’écologie « n’est qu’une entre toutes celles qu’a donné Haeckel, je trouve que c’est la moins opérationnelle (...). Par contre il a une définition qui me plaît beaucoup : "l’écologie c’est l’étude de l’économie de la nature", reprenant l’expression "économie de la nature" chère à Linnée » (Vincent Labeyrie). Cette définition qui, au-delà des constats, indique une voie justifie l’expression "Mode de production écologiste".

Si « l’écologie, c’est l’étude de l’économie de la nature », on peut dire qu’un Mode de production écologiste c’est « l’économie de l’économie de la nature » où les mots « économies », dans leurs sens gestionnaire des choses et ménageur des ressources, comme volonté des hommes, ou règles qu’ils se sont données, remplacent les « lois du marché » (qui n’ont également rien de naturel et qui sont, aussi, règles que se donnent les humains - ou, soyons optimistes, qu’ils s’étaient données - ou qui leurs ont été imposés).

Les réponses aux questions suivantes : comment s’ordonnent alors le travail et les loisirs, la vie privée et familiale, la citoyenneté et la démocratie, l’État et la société civile, la ville et l’urbanisme, les arts et la culture, le et la politique, etc. ? - Bref, comment conquérir, ou libérer, de nouveaux espaces et temps sociaux, de nouveaux espaces et temps privés peuvent alors trouver une autre réponse que celle découlant de "l’indépassabilité des « lois du marché ».

Quelques-unes de ces réponses ont déjà été esquissées. Mais ce qui est, plus précisément, ici en débat est la reprise d’une accumulation élargie de capital par "l’économie de l’économie de la nature". C’est la condition même d’une telle reprise, indispensable mais non suffisante. Cela passe, on a déjà pu l’entrevoir, par une prise en compte de la "productivité réelle du travail" (par l’inclusion des chômeurs dans son calcul), par une diminution importante du temps de travail (conduisant à une transformation radicale de l’organisation du travail), ces deux paramètres autorisant, ou conduisant, à un rallongement des temps d’amortissement des équipements.

2 - Le travail ? Critique du concept de fin du travail.

Aujourd’hui, l’informatisation de la production et des services conduit à ce que les forces de travail humaines libérées ne trouvent pas à se réutiliser ailleurs. En termes marchands, elles deviennent inutiles. S’annonce la fin du travail « comme un processus long et difficile qui déjà traverse la quotidienneté et qui aura des modalités très diverses, perfectionnements et dégradations. Ce qui s’annonce de loin par la fin du travail comme valeur : fin du travail comme sens et fin "en soi et pour soi" » (Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, tome III).

Malgré cette fin qui s’annonce, la place du travail aujourd’hui comme rationalité des rapports sociaux, comme rationalité juridique (une grande partie des impôts et des prélèvements sociaux sont basés sur les salaires), bref comme valeur structurante de la société, est encore largement dominante.

Cependant la vie quotidienne, à la manière d’une taupe dans son cheminement souterrain, mine cette centralité du travail. Elle menace l’ordre établi. La société (ses représentants politiques et moraux encore plus) résiste. On s’accroche à la "valeur" travail. En découlent corporatismes et nationalismes, plus que luttes des classes : priorité à la production "nationale", priorité à l’emploi des "nationaux". Tant pis pour les autres.

L’une des questions fondamentales qui surgit est bien celle-ci : centralité du travail ou pas ? La division des opinions quant aux réponses recouvre largement la division des opinions relatives à ces autres questions : scientisme ou pas ? Productivisme ou pas ? Et aussi, nouveau mode de production ou pas ? Une technique - l’informatique - peut bouleverser l’état des forces productives : fin du travail ou pas ?

« Va-t-on vers l’usine sans ouvriers ? dans l’état actuel des choses, il s’agit encore d’un mythe. La technique ne permet pas d’anticiper tous les aléas de production et les capacités financières des entreprises ne leur permettent pas de mettre en œuvre toutes les innovations techniques connues. Il semble complètement irréaliste, au moins dans un avenir prévisible, de miser sur une automatisation intégrale qui ne ferait plus du tout appel à l’homme dans le processus de production. Plus on se rapproche de l’automatisation intégrale, plus les coûts des ultimes perfectionnements, même pour les automates de processus continu qui s’y prêtent le mieux, sont élevés (...).

Le travail productif - le seul créateur de valeur, de surplus - n’attire plus, n’est pas ressenti comme un besoin mais comme une activité contraignante, incapable le plus souvent de procurer du plaisir (...) La voie est déjà ouverte - dans les consciences - aux robots, aux usines sans ouvriers. C’est leur caractère non obligatoire qui donne, en revanche, aux activités hors-travail cet aspect gratuit, joyeux. C’est pour cela qu’elles sont accomplies pour et dans le plaisir (...).

S’il est une idée qui est dans l’air du temps, c’est bien celle du plaisir, du droit au plaisir. Quand recherche et découverte, invention, apprentissage, pratique artistique et culturelle... mais aussi travail deviennent quête amoureuse du plaisir intellectuel, activités autonomes gratifiantes, instants de jouissance qu’on ne peut plus oublier et dont on cherchera à susciter le retour, il y a création des instruments d’insubordination par l’émergence d’une revendication extraordinaire : le droit au plaisir » (Armand Ajzenberg, "Fin du travail et nouvelle citoyenneté" in Du contrat de citoyenneté, ouvrage collectif sous la direction d’Henri Lefebvre, Éditions Syllepse et Périscope, 1991).

Utopie ? Totale. Mais qui avait cependant un intérêt : ouvrir une voie, ce qui est le rôle de toute utopie. Cette analyse - la fin du travail - semble cependant aujourd’hui bien plus éloignée que l’auteur, moi donc, ne l’imaginait alors. Au travail était associé, jadis, les travailleurs, et dans leur "aristocratie" les prolétaires. Ils devaient, selon Marx, en se libérant libérer le monde. Cela ne s’est pas produit. Occasion ratée ou erreur d’analyse ?

Il faut remarquer ici que si le concept de travail vacille, c’est moins le résultat d’une évolution technologique conduisant à une "fin du travail", et plus celui d’une réponse faite par le capitalisme à cette évolution technologique. Jusqu’ici les mutations technologiques, qui de tout temps conduisaient aussi à des gains de la productivité du travail, faisaient que les travailleurs devenus inutiles dans un secteur trouvaient finalement à s’employer dans un autre, diminutions du temps de travail aidant à la résolution de la crise.

Ces temps sont terminés. Il n’y a plus d’ailleurs. Mais il n’est jusqu’ici pas prouvé que le cycle des diminutions du temps de travail soit arrivé à son terme. Imaginons un capitalisme "intelligent" (mais quand même un peu suicidaire) qui ait effectivement diminué le temps de travail au rythme de l’augmentation de la productivité du travail : il n’y aurait presque pas de chômeurs et le mot "travail" ne serait peut-être pas soumis à la question.

Pour qu’une telle situation existât, il aurait fallu qu’aux diminutions (importantes) du temps de travail (entraînant une baisse de la production par travailleur) corresponde une augmentation compensatrice de la productivité du capital (en gros des machines). Ce qui n’aurait été possible qu’au prix d’une transformation radicale de l’organisation du travail. Avec notamment, s’agissant d’un travail de plus en plus intellectualisé, la nécessité de plus de coopération, d’auto-organisation, bref d’autogestion. Ce qui conduit nécessairement à une remise en cause des pouvoirs, à l’intérieur et hors de l’entreprise. D’où l’utilisation du mot suicidaire. L’organisation du travail est bien la plus politique des techniques.

Aujourd’hui, je plaiderais plutôt pour la réduction des divisions du travail, pour l’unicité de statut des salariés (la priorité allant à celui de service public et à sa logique), pour une "fin du travail" se réalisant à la faveur de diminutions telles du temps de travail qu’il y ait (quand ?) dissolution dans la vie quotidienne de ce travail, pour une fin du salariat (vieux rêve de Marx) par une mise en gratuité de plus en plus étendue de services publics de plus en plus nombreux.

3 - Changer l’organisation du travail pour changer l’organisation du monde.

Nous commencerons, arbitrairement (pas tout à fait cependant), par le chômage. Non parce qu’il faille absolument résoudre la question (par humanisme, solidarité, fraternité ou charité), mais parce que l’existence du chômage, structurel et massif, est le signe majeur, insoutenable, de la crise du mode de production existant et qu’à partir de ce point de départ - le chômage - on peut dérouler tout l’écheveau qui conduit à l’émergence d’un mode de production écologiste, avec sa condition : la reprise d’une accumulation élargie de capital passant par "l’économie de nature". Ce qui passe, aussi, par une Nouvelle Organisation du Travail (NOT).

En effet, seule une diminution du temps de travail couplée à une nouvelle organisation de ce travail serait de nature à générer aussi une reprise de l’accumulation élargie de capital. Diminution du temps de travail et transformation de l’organisation du travail telles qu’elles représentent une révolution de la vie quotidienne et non, simplement, un banal ajustement à l’ordre capitaliste. Où il se vérifie, s’il le fallait, que l’organisation du travail est la plus politique des techniques. Celle où les choix de société sont directement posés.

Cela correspond à l’analyse de Marx. Pour lui, l’organisation du travail ne révèle ni plus ni moins que la division technique et sociale du travail. Ce qui est en quelque sorte la "base". Parallèlement il y a les "superstructures" (les idéologies, les institutions établies, les systèmes de valeurs, etc...). Entre les deux une médiation, qui permet à l’ensemble (la société) de "tenir", et qui a cette conséquence : les rapports de production et de propriété (les classes sociales) sont structurés par rapport à l’organisation du travail et structurants par rapport à l’ensemble de la société. Changez radicalement la base (l’organisation du travail), de manière telle à ce que changent les rapports de production et de propriété, et vous transformerez, rêve de Marx, le monde ! Raccourci peut-être un peu rapide... ?

Cette transformation de l’organisation du travail n’est envisageable qu’étendue vers sa forme postée. Mot qui a mauvaise réputation. À juste raison. Affirmation fondée cependant sur ce fait : il s’agit ici moins d’un travail posté, comportant des tâches de plus en plus parcellisées, et plus d’un travail posté fondé sur une activité de plus en plus collective. Il s’agit plus précisément de l’appropriation de l’organisation du travail par des associés. La diminution du temps de travail devrait être en effet telle (massive) pour qu’elle ait cette conséquence : le travail posté vécu, non comme un traumatisme, mais comme une condition de libération des êtres humains.

Un tel travail posté permettrait en effet un accroissement de la productivité du capital compensant la baisse de celle du travail. Ce qui peut s’expliquer de cette manière : des économies réalisées par l’utilisation d’un moindre stock de capital fixe pour une même production, et conséquemment une reprise possible de l’accumulation élargie de capital (puisque les amortissements - la Consommation de Capital Fixe (CCF) - mobilisés baisseraient). On peut à ce sujet se reporter au texte intitulé « Quelques éléments dans un débat ».

Mais auparavant réglons une vieille question : partage du travail ou diminution du temps de travail ? Le débat n’est pas sans importance. L’idée de partage sous-entend que le travail est devenu une denrée (ou une marchandise) rare (octroyée par les Dieux ?) qu’il faut distribuer parcimonieusement (par petite tranches ou par petits boulots), par charité ou par solidarité. L’idée de diminution du temps de travail renvoie, elle, au sentiment que sa possibilité résulte de gains de productivité, de progrès techniques, etc. Dans la première hypothèse il s’agit de devoirs (de charité, de solidarité), dans la seconde de droit au temps, privé et social, ou de droits. Il est évident que le choix fait ici est la "diminution du temps de travail".

Le partage du travail ne s’envisage, généralement, que dans l’organisation du travail existante. On est alors confronté à cette difficulté : plus le travail s’intellectualise, et il s’intellectualise de plus en plus, moins il est partageable. La question du partage n’est envisagée alors que comme affaire d’individus. La diminution du temps de travail, elle, comme condition d’une transformation de l’organisation du travail, a comme complément obligé d’être nécessairement considéré sous l’angle de la coopération, du travail collectif.

La contradiction, apparente, est donc entre individuel et collectif. En effet, ou l’individuel prime sur le collectif ou c’est l’inverse. Faux. L’hypothèse envisagée ici est l’individuel et le collectif se conjuguant ensemble. Question, philosophique, dont le choix renvoie à l’interrogation précédente : diminution du temps de travail ou partage de celui-ci ? Le débat ayant été tranché deux paragraphes plus tôt, c’est donc d’une organisation du travail où le collectif (ou coopératif) s’imposera qu’il s’agira, comme condition d’une libération de l’individu dans la vie quotidienne.

Concrètement, comment traduire dans les faits, et dans une nouvelle législation, une telle transformation de l’organisation du travail, qui ne serait pas sans conséquences et sur travail et sur la vie quotidienne ? Nous ne répondrons pas ici à ces questions. Nous nous en tiendrons seulement à la description de quelques traits relatifs à cette Nouvelle Organisation du Travail (NOT).

Dans un travail de plus en plus collectif, le niveau le plus élémentaire de la coopération entre deux individus concerne un même poste de travail. Cette coopération minimum porte d’abord sur l’agencement de leurs temps de présence continu sur le lieu de travail, dans le cadre d’un hebdomadaire légal de 35 heures (chiffre qui a acquis un tel pouvoir symbolique qu’il est passage obligé). Le temps de travail continu des deux individus comporte nécessairement une plage commune (1 heure par exemple) et varie, pour chacun d’eux, dans une marge flottante hebdomadaire. Le tout étant négocié entre les deux individus.

On peut alors essayer d’imaginer diverses formules, où l’horaire hebdomadaire serait de 35 heures, répondant aux conditions ci-dessus :

(L’exemple est de 1993. Depuis les 35 heures sont acquises, mais non la transformation de l’organisation du travail. Il aurait fallu réactualiser les exemples en prenant une hypothèse de travail hebdomadaire de 30 heures au lieu de 35).

Formule 1 :

5 journées de 7 heures

Formule 2 :

5 journées de 6h. 30

1 samedi matin sur deux de 5 heures (soit 2h. 30 par semaine)

Formule 3 :

5 journées de 6 heures

le samedi : 5 heures

Il est évident qu’une telle NOT, quelle que soit la formule utilisée, n’est pas sans conséquences politiques (appropriation sociale ou non de l’organisation du travail), économiques (reprise ou non d’une accumulation élargie de capital), juridiques (un partage ou non des pouvoirs), sociales (conquête ou non des temps et des espaces sociaux). Il faut donc voir si "ça marche ?".

Il peut paraître bizarre d’affirmer que l’appropriation sociale ou non de l’organisation du travail par les salariés soit politique. Ce n’est qu’un constat : « La production, nous l’avons vu, tend à échapper à la traditionnelle règle où les propriétaires des moyens de production, d’un côté achetaient de la force de travail, de l’autre renforçaient leur capital par la vente. Or, un troisième terme apparaît : l’organisation. Ce n’est plus la propriété du capital qui permet d’avoir le pouvoir dans l’entreprise, mais le pouvoir sur l’organisation qui donne la maîtrise sur le capital » (Alain Bron et Vincent Gaulejac, La gourmandise du tapir, Éditions Desclée de Brouwer).

4 - Et la productivité ?

Il est évident qu’avec une Nouvelle Organisation du Travail (NOT), impensable sans une auto-organisation (ou autogestion) librement négociée et allant bien au-delà de deux individus, la productivité des machines, équipements et bâtiments (bref du capital) pourra augmenter d’une manière considérable. Dans les formules 1 et 2, la durée d’utilisation hebdomadaire des machines, des équipements et des bâtiments passe de 39 heures hebdomadaires à approximativement 65 heures (64 heures dans la formule 3), soit environ une augmentation de 66 %.

Les résultats, en termes de productivité du capital, seraient cependant à relativiser. D’une part, parce que cette Nouvelle Organisation du Travail ne peut s’appliquer que là où elle est applicable (certaines professions y étant irréductibles). D’autre part, parce qu’elle ne concerne plus des industries (de process par exemple) où le travail posté existe déjà (ici la productivité totale des facteurs, par une humanisation des horaires, pourrait même diminuer). Mais surtout, parce que le travail posté n’a d’intérêt que là où le stock de capital fixe utilisé est important (là où les postes de travail sont les plus chers).

Il faut donc y regarder de plus près et essayer d’analyser l’évolution, dans l’hypothèse d’une telle transformation de l’organisation du travail (là où elle se justifie et dans le cadre d’une production globale maintenue - parce qu’on suppose que cette production (l’offre) correspond à la demande réelle), et de la productivité du travail et de la productivité du capital, et du rapport entre ces deux productivités qui déterminent la Productivité Totale des Facteurs (PTF).

Il est évident que ce qui est possible dans l’absolu - une application intégrale de la NOT (Nouvelle Organisation du Travail), c’est-à-dire 35 heures et travail posté partout, avec maintien de la production existante - ne l’est pas dans la réalité. Parce que cela serait signe, soit de l’existence d’un chômage structurel tel qu’un actif sur deux serait chômeur, soit que l’offre de postes de travail serait telle qu’il faudrait diviser brutalement par deux le temps de travail (ou presque) pour qu’il n’y ait pas surproduction.

Néanmoins, "Ca marche !". Il y a en effet une telle marge de manœuvre, entre la possibilité d’utiliser, dans l’absolu, le capital pendant une semaine avec une Nouvelle Organisation du Travail (65 heures, c’est-à-dire une augmentation de durée d’utilisation des machines et équipements de 66 %) et l’augmentation nécessaire et suffisante (30 %) de la Productivité du Capital (PC) pour contrebalancer la diminution de la Productivité du Travail (PT), en valeur (15 %), résultant du passage de 39 heures à 35 heures hebdomadaires (avec indemnisation des quatre heures perdues), que l’objectif recherché est atteignable. Et donc que, finalement, serait possible :

1 - le passage de l’horaire hebdomadaire légal à 35 heures pour tous les salariés ;

2 - un indemnisation totale des heures de travail supprimées (4 heures) ;

3 - l’embauche des chômeurs (structurels) ;

4 - une Productivité Totale des Facteurs (PTF) et une production maintenues ;

5 - l’émergence d’un nouveau Mode de production.

Dans l’hypothèse d’une telle NOT, l’augmentation de la durée d’utilisation du capital est la condition indispensable à l’émergence d’un Mode de production écologiste. Cela passe, à l’évidence, non par une diminution au compte-gouttes de la durée hebdomadaire de travail mais par un passage beaucoup plus brutal aux 35 heures (et peut-être même, plus tard, aux 30 heures) couplé à une installation significative mais progressive du travail posté. La tendance est déjà, et les entreprises capitalistes ont compris depuis longtemps son intérêt, à l’extension de celui-ci.

« Il n’est pas facile de disposer de données sur le nombre d’heures d’utilisation du capital qui soient comparables avec les données sur les heures de travail. Les données limitées disponibles indiquent un développement en Europe du travail par roulement et du travail le week-end, bien que la longueur moyenne de la semaine de travail ait diminué ; dans l’ensemble, la durée hebdomadaire d’utilisation du capital semble être restée assez stable. La durée hebdomadaire d’utilisation du capital dans le secteur manufacturier est plus longue aux États-Unis qu’en Europe, à la fois en raison d’un horaire régulier plus long et aussi d’une tendance plus marquée de la part des usines à recourir à deux ou plusieurs équipes. Sur la base d’une évaluation très approximative tenant compte de la semaine de travail mesurée et des différences en matière de travail par roulement, on peut penser que l’utilisation des installations aux États-Unis est de quelque 10 à 20 pour cent supérieure à celle observée en Europe. D’après certaines indications également, l’utilisation du capital est beaucoup plus intensive (équipes multiples) dans les services tels que le commerce de détail, mais il faudrait disposer d’analyses beaucoup plus précises sur l’intensité de l’utilisation de capital » (A. Steven Englander et Andrew Gurney in "Revue Économique de l’OCDE", No 22/Printemps 1994).

Le travail posté est jusqu’ici synonyme de travail parcellisé (des O.S., en principe, interchangeables comme n’importe quel autre outil). Avec une NOT, c’est l’inverse qui est la nécessité : un travail de plus en plus collectif et des salariés capables d’accomplir, de plus en plus, de tâches différenciées. En effet, nombre de postes de travail dans les entreprises ne sont pas facilement divisibles. Les fonctions devraient alors se transformer et comporter, par exemple, une part de travail manuel et une part de travail administratif, ou de recherche, etc. Et cela d’autant plus que diminuera la durée hebdomadaire de travail et qu’augmentera celle d’utilisation du capital. Une situation telle que l’autogestion deviendra une nécessité obligée. Ce qui ne serait pas le cas, par exemple, avec la semaine de travail de quatre jours, tant vantée par certains, et qui a, par ailleurs, bien d’autres inconvénients.

On arriverait alors à un temps où il deviendra difficile, ou sans sens, de distinguer temps privé et temps de travail (s’agira-t-il encore de travail ?). Un temps où la "vie quotidienne", à la manière dont l’entendait Henri Lefebvre, serait intégrée dans l’analyse des forces productives et des rapports de production, un temps où le Mode de production écologiste passera du statut de "but conscient" à celui de réalité. Allant vers son apogée ? Ensuite...

5 - Et l’accumulation élargie ?

La rentabilisation grandement améliorée des machines, équipements et bâtiments ne signifie pas pour autant une reprise automatique de création élargie de capital. Elle en crée les conditions. Les incantations gouvernementales vers les détenteurs de capitaux quant à leurs responsabilités en matière d’investissement, ou leur culpabilisation par d’autres forces (la dénonciation de la spéculation boursière) n’ont guère été, jusqu’ici, entendues. Le capital va là où est son plus grand profit. Il n’a pas pour vocation d’être vertueux. Une nouvelle organisation du travail, permettant une rentabilité largement améliorée du capital, est le moyen essentiel de renverser le courant spéculatif vers la reprise d’une création élargie de capital [1]

Cette NOT pourrait-elle apparaître, aussi, comme une bouée de sauvetage du capitalisme ? Non. Un mode de production écologiste aura également un besoin absolu de dégager une accumulation élargie de capital. Dans l’économie de marché, celle-ci est fondée sur le "productivisme" (avec une fixation sur le PIB). Dans un mode de production écologiste l’accumulation élargie de capital a pour base "l’économie" (ce qui n’interdit en rien une augmentation du PIB).

Il y a là deux logiques différentes. Plus, opposées et irréductibles. Le capitalisme, c’est la division exacerbée des fonctions, des tâches (dans le temps et dans l’espace) ; c’est la soumission au "client-roi" (du moment qu’il est solvable) ; la base du système économique est la concurrence et l’entreprise privée (la propriété d’un bien comme justification de l’exploitation des êtres humains. Mais qu’y a-t-il de commun entre la possession d’un appartement et celle - même sous forme de Société anonyme - d’une entreprise ?).

Un mode de production écologiste, c’est l’inverse d’un individualisme aliénant parce que forcené et ce n’est pas un collectivisme caricatural, mais la coopération, l’association, la mutualisation (comme vous voulez !) entre individus. Bref, une Nouvelle citoyenneté ; c’est l’établissement (si l’on peut dire) du "citoyen-roi" (où la règle est l’égalité des droits, c’est-à-dire l’obligation d’aider les plus défavorisés) ; la base du système économique est ici le service public (où le client est aussi citoyen, où le but est moins la solvabilité de ce dernier que l’égalité de traitement et de droits, où qu’il soit et à quelque moment que ce fût) ; la concurrence est ici antinomique à l’idée même d’égalité de traitement des citoyens (ce qui légitime l’existence de monopoles dans les services publics, comme moyen justement d’assurer cette égalité). Services publics qui ne doivent pas être géré à la manière hiérarchique (qui prédomine dans les entreprises privées) mais où doit être développé et la citoyenneté et la démocratie, dans l’entreprise, donc chez les agents de celle-ci. Pourquoi faudrait-il confondre trust privé et entreprise du service public ?.

Certains affirment qu’il y aurait complémentarité entre économie de marché et service public. Non. Il y a opposition, parce que leurs logiques sont opposées. Et, dans ce passage du capitalisme au mode de production écologiste, l’extension du service public est le dépérissement de l’économie de marché.

Tous fonctionnaires alors ? Pourquoi pas, si fonctionnaire n’est pas synonyme de bureaucrate ou de technocrate. Il serait assez amusant de montrer, et démontrer, que c’est l’absence de citoyenneté - et de sa pratique : la démocratie - qui est génératrice et de bureaucratie et de technocratie, et que c’est la marque justement du capitalisme. Et, qu’à l’inverse, un mode de production écologiste - qui ne peut "marcher" sans citoyenneté ni démocratie (avec en prime celle directe) - serait, fondamentalement, contre-productif de bureaucratie.

La lutte, les luttes autour des services publics ont donc un autre enjeu que ce que veulent bien nous en dire les partisans forcenés du système en place (le capitalisme) : la préservation de privilèges. « Le débat actuel sur les services publics n’est pas idéologiquement innocent et faible. Il répond à une véritable lutte que le capital est en train de mener contre l’essence même des fondements démocratiques de nos sociétés mises en place au cours du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, au prix de nombreux conflits sociaux, politiques et culturels » constate Riccardo Petrella.

Qui ajoute : « À l’utopie dévastatrice et suicidaire du marché autorégulateur, nous devons opposer la reconstitution, sur des nouvelles bases, de l’utopie de la respublica mondiale fondatrice des liens sociaux durables entre les êtres humains et garante de la citoyenneté (...) En essayant d’imposer la liberté du marché comme la principale forme de liberté ayant la primauté sur les autres libertés, le capitalisme a de nouveau lancé un défi » ("Transversales Science Culture" No 37, janvier-février 1996).

La reprise d’une accumulation élargie de capital est, répétons-le, selon nous, la condition indispensable d’accouchement de ce possible : un mode de production écologiste. C’est aussi la condition de sa crédibilité. Son point de départ passe, nous l’avons vu, par la mise en place d’une NOT. Celle-ci, diminution du temps de travail et travail posté de plus en plus collectif, est aussi intégration des chômeurs.

Il ne s’agit cependant que d’un point de départ. Un niveau de vie décent pour tous (contre tout élargissement du fossé qui sépare les plus riches des plus pauvres) doit être l’objectif. Mais un niveau de vie décent pour tous passe, à un moment donné, moins par une course aux augmentations de salaires et plus par la mise en gratuité d’un nombre sans cesse croissant de prestations, de biens fournis par des services publics, eux aussi en expansion constante. Diminution du temps de travail aidant, on s’acheminerait ainsi - vieux rêve de Marx - vers une fin du salariat.

Il n’est pas interdit de rêver. On peut imaginer possible, à un moment donné (informationnel aidant), le passage journalier de deux à trois postes de travail pour un même équipement. C’est-à-dire que l’horaire hebdomadaire passerait de 35 à 20 ou 25 heures, soit 4 à 5 heures par jour. Ce qui serait de nature à rendre encore plus difficile la distinction entre temps de travail et temps privé. Un niveau de vie décent pour tous, maintenu ou développé suppose bien sûr une augmentation de la productivité du capital (équipements et bâtiments) telle qu’elle permette cette diminution massive du temps de travail.

Si le point de départ d’une reprise de l’accumulation élargie de capital est une Nouvelle Organisation du Travail (NOT), encore faudra-t-il qu’une part importante des profits dégagés aillent bien aux investissements autres que ceux destinés au simple renouvellement des équipements existants. Les profits ? Ils existent déjà, bien sûr. Mais ils vont pour une bonne part vers une spéculation boursière qui a dégénéré.

Ce n’est pas que la bourse, comme moyen d’évaluation des capacités des entreprises à dégager du profit, soit spécialement condamnable. Ce qui est condamnable est la dégénérescence de la spéculation boursière. Il s’agit de ces immenses capitaux flottants (à travers le monde) qui ne s’investissent durablement nulle part. Ce marché, qui spécule autant sur les monnaies que sur les entreprises a acquis une autonomie à la faveur de la crise. Il se joue des États comme des peuples et des entreprises.

Il serait vain, en l’état actuel des choses, d’espérer réduire cette dégénérescence de la spéculation boursière de manière réglementaire ou morale. On peut penser qu’une reprise de l’efficacité financière des entreprises qui permettraient, même en système d’économie de marché, la reprise d’une accumulation élargie serait déjà de nature à réduire l’intérêt des capitalistes pour cette spéculation boursière dégénérée. Il y aura nécessairement une période où la formation sociale réelle (la combinaison entre deux modes de production différents) résultera de la coexistence (conflictuelle) entre économie de marché et mode de production écologiste.

Dans un mode de production écologiste, l’élargissement constant du secteur public tendrait à l’effacer, par le rétrécissement même du marché boursier. Il n’est de toute façon inscrit nulle part (sauf chez les intégristes de l’économie de marché) que les entreprises du secteur public (ou privées ayant vocation de service public) soient incapables, dans les conditions d’une NOT, de générer, elles aussi, une accumulation élargie substantielle de capital. À cette différence qu’elles œuvrent pour des clients-citoyens mis sur un pied d’égalité et qu’elles n’ont pas, par essence même, la tentation de dégager des profits allant alimenter un marché boursier flottant et sans amarres qui a, lui, comme seule vocation d’augmenter sans cesse un volume financier inutile.

6 - L’autogestion ?

L’expression est née après la Seconde Guerre mondiale dans ce qui était alors la Yougoslavie. En France, le terme s’est imposé, comme revendication, aux lendemains de Mai 68. Les vecteurs principaux en étaient le PSU et la CFDT. Comme forme de démocratie directe, d’auto-organisation, ou dans les années trente d’auto-administration (on disait parfois "self-administration"), l’autogestion a cependant une histoire bien plus longue.

On peut en trouver la trace, dès 1789, dans l’article 6 de la "Déclaration des droits de l’homme et du citoyen" du 26 août : « La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants à sa formation ». On la retrouve, cette trace, chez Marx comme dans le mouvement anarchiste. Mais ensuite aussi chez Anton Pannekoek, marxiste néerlandais contemporain de Lénine, astronome et théoricien du conseillisme. Conseillisme qui, après avoir cheminé de manière souterraine, en 1920 émerge en Italie et est l’une des grandes idées de Gramsci (l’un des fondateurs du parti communiste italien) qui élabore et met en pratique les Conseils d’usine.

« La vieille taupe poursuit son errance, pas si aveugle que l’on veut bien le prétendre : conseils ouvriers de 1905 et de 1917 en Russie ; conseils ouvriers d’Allemagne, de Hongrie ; Cronstadt révolté, Ukraine makhnoviste ; collectivisation dans l’Espagne républicaine ; autogestion des biens vacants dans l’Algérie de l’indépendance, etc., etc. Mythes pass y ? Et la Pologne de 1980 ? Le défaut majeur de ces excavations périodiques de la vieille taupe est de n’être pas conformes à l’image et aux intérêts de la "révolution des intellectuels" (Makhaïvski) » (René Lourau, 1985).

L’autogestion, dès son origine, a été perçue comme moyen de s’opposer à l’omnipotence de l’État. Mais sa mise en théorie est difficilement sortie d’ambiguïtés : nécessairement "socialiste" pour certains, "transition" entre capitalisme et socialisme pour d’autres. Sa pratique, quand elle a eu lieu, a elle aussi souffert d’autres ambiguïtés : dégénérescence vers une cogestion en Allemagne, mis en système (et donc en modèle), s’instituant juridiquement et étant censé fonctionner sans heurts ni contradictions, en Yougoslavie.

« Alors que l’autogestion révèle des contradictions dans l’État parce qu’elle-même les introduit. Le caractère démocratique d’un État ou d’un appareil quelconque s’évalue à sa capacité de ne pas étouffer les contradictions par la contrainte ou par le formalisme ; il doit non seulement les laisser s’exprimer et les laisser passer à l’action mais aussi les susciter. Ce qui ne va pas sans luttes réelles. L’autogestion se gagne perpétuellement. De même la démocratie qui n’est jamais un "état" mais un combat » (Henri Lefebvre, "À propos d’un nouveau modèle étatique" in "Dialectiques", printemps 1979).

Le concept d’autogestion ne fournit en effet pas un modèle, ni ne trace une ligne (politique). Il indique seulement une voie, voire une stratégie interdisant des manipulations qui rendraient illusoire la pratique de l’autogestion. Il s’agit d’abord de l’accaparement du mot par des institutions (partis politiques, syndicats) qui le transformerait en fiction. Ce qui a été jusqu’ici le cas. Alors que l’acceptation de l’autogestion porte en soi, avec le dépérissement de l’État, le dépérissement des partis politiques comme institutions monopolisant les décisions. Ainsi le combat pour l’autogestion peut entrer dans le cadre de ces "formes modernes de luttes de classe". À ce propos on peut se reporter aux contributions suivantes : « Nouvelle citoyenneté or not citoyenneté » et « Quelques éléments dans un débat ».

« La stratégie de l’autogestion peut et doit lui permettre d’échapper à ce destin de dégradation. Chaque fois qu’un groupe social (généralement des travailleurs productifs) refuse d’accepter passivement ses conditions d’existence, de vie ou de survie, chaque fois qu’un tel groupe s’efforce non seulement de connaître mais de maîtriser ses propres conditions d’existence, il y a autogestion.

Cette définition large mais précise montre dans l’autogestion une pratique très diversifiée, concernant aussi bien les entreprises que les unités territoriales, villes et régions. Elle comprend tous les aspects de la vie sociale ; elle implique le renforcement de tous les rapports associatifs, c’est-à-dire de la société civile. La définition théorique indique une lutte pratique toujours renaissante avec des échecs et des rebondissements. Surtout elle indique la tendance fondamentalement anti-étatique de l’autogestion, seule forme efficace et active des fameux "contre-pouvoirs" » (Henri Lefebvre, ibiddem).

7- Passer d’une concurrence généralisée `
à une socialisation se généralisant. Le service public.

Dépérissement du salariat ?

Comment gagnez sa vie quand toutes les transformations technologiques tendent à l’économie de travail ? Question lancinante. Diverses solutions sont proposées. Toutes posent en postulat la centralité du travail... même si la plupart des observateurs prédisent le remplacement du travail humain de production par celui des machines et, par conséquent, la perte de corrélation entre temps de travail et production de richesses.

Partant de ce postulat : centralité du travail et manque de travail, certains envisagent une réforme de la distribution des revenus. Cela va des solutions libérales extrêmes - salariés travaillant à plein temps, d’autres non ou étant chômeurs (c’est la société duale) - aux solutions réformistes qui tendent à aménager les solutions extrêmes et explosives, voire à l’établissement d’un salaire social.

Un système de redistribution, quel qu’il soit, conduirait inévitablement au renforcement d’une société BCD (bureaucratique de consommation dirigée). Il se pourrait qu’un tel système, en fin de compte, par l’accentuation de la distance entre l’État et la société civile (quel merveilleux instrument de pouvoir qu’un tel système) contribue à institutionnaliser une société duale, conduise à une société d’êtres dépendants, assistés, incapables d’établir un véritable contrat (garantissant des droits nouveaux) entre l’État et le citoyen.

Supposons une économie entièrement automatisée où, à la limite, plus aucun être n’interviendrait dans la production. Dans l’hypothèse précédente - celle de la redistribution et du maintien de la société marchande - le salaire social, accordé dans ce cas sans aucun travail, ne serait plus que l’unique source de revenus. Dans l’hypothèse suivante - fin du salariat et fin de la société marchande - tout serait forcément gratuit. Il est évident que les deux hypothèses sont, en l’état actuel des choses, parfaitement irréalisables.

Comme il est cependant également évident que l’on va vers une économie de plus en plus automatisée, on peut raisonnablement envisager une entrée progressive dans les deux hypothèses. Dans le premier cas, le salaire social sera de plus en plus la part prépondérante du revenu. Dans le second cas, une part de plus en plus importante du revenu serait constituée par des services et des usages gratuits. Cela pourrait concerner les services publics existants (transports collectifs, énergie, informationnel, enseignement, santé) qui constituent déjà une part importante du budget des individus.

Est-ce utopique ? L’automatisation se développant, et par conséquent la productivité, le champ des services publics gratuits pourrait être élargi à d’autres domaines : logement, produits industriels et agricoles... Il est évident que du choix des premiers services et usages gratuits dépendraient les choix de société ultérieurs.

Gratuité des services et des usages ? Les détracteurs d’un tel système avanceront l’argument des abus qui s’ensuivraient nécessairement (les citoyens, n’est-ce pas, sont et seront toujours de grands enfants). Possible, mais dans n’importe quel système n’y a-t-il pas toujours quelques tricheurs ? Certains restaurants pratiquent le service à volonté des hors-d’œuvre sans pour autant faire faillite. Pourquoi les premiers services et usages gratuits ne seraient-ils pas les hors d’œuvre d’un nouveau système des revenus ?

Un tel système - gratuité progressive des services et des usages, fin progressive du salariat et diminution des temps de travail, proportionnelles aux gains de productivité - à l’avantage de s’appliquer de manière indifférenciée à l’ensemble de la société, des citoyens.

La fin progressive du salariat n’a pas besoin d’une organisation (plus ou moins bureaucratique, donc plus ou moins coûteuse) de redistribution. Le maintien (ou l’augmentation) des revenus ne repose plus sur le salaire (celui-ci a au contraire tendance à baisser avec la diminution des temps de travail) mais sur une gratuité des services et usages en progression proportionnelle à la productivité obtenue aux plans industriels et agricoles.

Productivité qui n’est pas génératrice d’un chômage supplémentaire mais qui, en revanche, est susceptible de développer un esprit, une logique généralisée de "service public" (des droits économiques et sociaux identiques pour tous les citoyens).

Dans ces conditions, l’entreprise n’a pas à craindre des charges supplémentaires - au contraire, plus elle s’automatise, plus elle est productive moins elle a de salaires à verser - et le producteur, le salarié, n’a rien à redouter de l’augmentation de productivité (son temps "obligé" de travail pourra baisser et les services être meilleurs, à la condition expresse d’une gratuité plus importante des usages et des services).

L’accumulation élargie de capital dans le système capitaliste diminue, en regard aux efforts fournis, comme peau de chagrin. Elle tend même à son degré zéro, ce qui est signe de légitimité perdue. Le service public, né dans ce système comme le ver dans le fruit, est aujourd’hui le mieux placé et pour rendre le plus de services au public et réaliser une économie de la nature la plus efficace possible. Il peut alors substituer sa logique à celle du capitalisme. Un mode production nouveau n’arrive jamais à la faveur d’un "grand soir" programmé ? Passage il doit y avoir cependant.

8 - Quel statut alors pour le capital ?

Question fondamentale, éminemment philosophique quand elle est posée de cette manière : société de plus en plus égalitaire ou de plus en plus société élitaire ? Une identité « établit pratiquement et théoriquement dans l’égalité et dans la conscience des différences », répondait Lefebvre. Ce qui passe, dans le cadre d’une économie de la nature acceptée comme principe central d’un projet de société en devenir, par la déconnexion (dans l’entreprise d’abord) entre les fonctions de capitaliste et celles de gestion ou de pouvoir. Il s’agit ici prioritairement des sociétés, nationales ou multinationales, dites "anonymes" et non des entreprises à dimension familiale. Mais aussi, cela va de soi, des entreprises publiques. Seule ambition légitime alors pour les détenteurs de capitaux privés ou publics : l’espoir d’un placement financier rentable.

Les choses, dans les faits, semblent déjà largement engagées dans le sens de cette déconnexion. Dans la plupart des multinationales, le principal actionnaire n’est porteur que de quelques % du capital (généralement moins de 5). La masse des actionnaires est formée d’investisseurs institutionnels (Sicav, Fonds de pensions, Fonds Communs de Placement, assurances, etc.) qui n’ont pas pour stratégie la prise de pouvoir mais la volonté de réaliser un placement sûr (qu’ils diversifient).

Les capitalistes - il y a peu, 1 % environ des Français les plus fortunés se partageaient 30 % du patrimoine national et le dixième de ce 1 % possédait 60 % des 30 % précédents -, ne disposent plus d’un exercice sans partage du pouvoir. Le capital se dilue vers une classe moyenne composite (classe moyenne d’entreprise, classe moyenne socialisée ou fonctionnarisée et classe moyenne traditionnelle) regroupant, pour la France, 50 à 60 % de la population. Cette classe moyenne, pour une grande part à la fois salariée et détentrice collective d’une part importante du patrimoine (et donc des moyens de production), a moins pour ambition de posséder une part d’entreprise et plus celle d’épargner, pour cause d’insécurité structurelle grandissante entre autres.

Les hautes sphères de cette classe moyenne occupent les sommets du pouvoir dans les entreprises, comme dans les appareils d’État - une situation qui les rapproche de celles des capitalistes -, sans qu’il y ait possession individuelle majoritaire des moyens de production. Ces hautes sphères se reproduisent dans les grandes écoles et se renouvellent par cooptation. L’énergie dépensée au maintien de cette occupation à la tête des entreprises peut même être préjudiciable à leur saine gestion. Il en va de même bien sûr s’agissant des appareils d’État. L’immense majorité des salariés, elle, n’a aucune prise sur l’organisation du travail, dans et hors l’entreprise. La question alors posée à propos d’organisation du travail, dans et hors l’entreprise, semble devenir moins celle du rapport entre propriété des moyens de production et gestion de ceux-ci, et plus celle de la démocratie, avec et toujours cependant comme enjeu le pouvoir, dans et hors l’entreprise : « Ce n’est plus la propriété du capital qui permet d’avoir le pouvoir dans l’entreprise, mais le pouvoir sur l’organisation qui donne la maîtrise sur le capital ».

La contrepartie du maintien d’un statut pour le capital, limité à obtenir un profit légitimedes sommes placées dans l’entreprise, est le passage dans l’entreprise à un développement de la démocratie. Cette dernière a aussi comme but l’exercice du pouvoir. Les travailleurs ont accédé au droit de vote politique, en France, parce que « propriétaires » de leur force de travail, il est donc légitime que cette propriété conduise également à l’exercice du pouvoir dans les groupes et les entreprises de plus de 500 salariés. Propriétaires des moyens de production (actionnaires) et propriétaires des savoirs et pratiques (travailleurs) devront être à égalité de droits dans le fonctionnement de celles-ci. Elles pourraient-être dirigées par deux co-PDG, l’un étant désigné par les actionnaires, l’autre élu par les salariés sur proposition du Comité d’entreprise, les décisions ne pouvant être prises que par consensus des deux co-PDG. La légitimité de l’un découlant d’une bonne marche de l’entreprise autorisant une distribution raisonnable de dividendes à ses mandants, la légitimité de l’autre étant fondée sur une même bonne marche de l’entreprise autorisant des rémunérations équitables et une sécurité dans l’emploi permettant aux salariés l’élaboration de projets à long terme. On nous dira : collaboration de classe. Non, nouvel état de rapports de force.

De la même manière, à la base, dans chaque service et atelier de l’entreprise, il conviendrait de passer à une démocratie où chaque salarié élirait, parallèlement à celui désigné par la hiérarchie, un co-chef de service ou d’atelier. Là encore, les décisions ne pouvant être prises que d’un commun accord des deux co-chef de service.

Bureaucratie ! s’écrieront les tenants de la hiérarchie autoritaire. Oui, dans l’hypothèse d’un maintien en l’état de l’organisation du travail. Non, dans l’hypothèse d’une nouvelle organisation du travail.

9 - Service public et lois du marché

Né à la fin du 19e siècle, le service public ne raisonne pas en termes de coûts particuliers, de vérité des prix. Il gère des droits qui sont identiques pour tous les citoyens. Ici réside sa différence, égalitaire, avec ce qui fonde le capitalisme : l’économie de marché. L’accès au téléphone n’est pas soumis au calcul du coût des câbles pour chaque installation et la tarification n’est pas modulée selon la fréquence des usages. Identiquement pour la fourniture d’électricité, les transports en commun, etc. L’État était à l’origine le spécialiste du besoin social et l’administration de chaque service public s’accompagne de la mise en place d’appareils de mesure des besoins : les statistiques.

À partir de 1945, la dimension économique de chaque secteur du service public, qui avait échappé au débat, apparaît. L’État, qui tire sa légitimité en se présentant comme l’arbitre de la société, devient aussi l’arbitre de l’économie. C’est l’émergence de la comptabilité nationale et la naissance du PNB. Le service public cesse de considérer des droits relatifs à des besoins sociaux. il considère des coûts, il considère la demande solvable. Le ver est dans le fruit.

L’État est alors devenu le spécialiste de la rationalisation des besoins. Le fonctionnaire n’est plus jugé à son aptitude à appliquer des règles mais à son efficacité économique. Le spécialiste de la comptabilité supplante celui de l’intérêt général. L’égalité des droits se fissure, devient une fiction. Sous la norme de service public émergent les lois du marché.

Dans sa phase ascendante, le capitalisme ne voulait pas ou ne pouvait pas investir dans la réalisation des grandes infrastructures (communications, énergie, transports) réputées à risques et néanmoins indispensables à son développement. Comme l’étaient aussi, l’enseignement, la santé, la justice et l’ordre. Cela a conduit à une fiction légitimante : l’intérêt général. Est ainsi né un espace, obtenu/consenti, progressiste, reconnu et pris en compte par ce que l’on appelait le "mouvement ouvrier".

Depuis une recommandation faite par le Conseil de l’OCDE, en 1979, de renforcer la concurrence dans les secteurs exempts ou réglementés de l’économie, beaucoup de pays industrialisés, membres de cette organisation, ont pris des mesures pour ouvrir à la concurrence des secteurs auparavant publics ou réglementés. Ainsi certaines activités, la plupart d’importance stratégique pour les activités nationales, de tradition (ou ayant rejoint le secteur public plus tard) soustraites à la politique de la concurrence (ou assujetties à une réglementation directe des pouvoirs publics) : chemins de fer, aviation, services postaux et télécommunications, électricité, gaz, industrie pétrolière, secteurs bancaires et financiers, médias, etc. sont transférées, ou vont l’être, ou sont l’objet de pressions pour l’être, au secteur privé.

Les maîtres mots deviennent : déréglementation, privatisation. Il faut faire sauter les verrous que sont le monopole des services publics. Il faut faire sauter même la notion de service public, pour se conformer à cette loi naturelle (!) : l’économie de marché où seule compte la demande solvable.

En ouvrant la voie à la concurrence sur les secteurs les plus rentables, la déréglementation installe l’inégalité des droits pour les usagers des services publics. Le citoyen (usager ou consommateur) perd son identité : il devient une entité statistique soumise à la loi du marché. L’usage ou le service n’est plus un droit mais un coût et c’est ce dernier qui désormais commande la rationalisation "sociale".

La déréglementation, le démantèlement des monopoles publics, ce n’est pas moins d’État. C’est moins d’égalité. Les règles de la fonction publique, les règlements de chaque administration, si bureaucratiques fussent-ils, figent à un moment historique donné, des rapports de force, donc dans des formules juridico-politiques : «  Déréglementer, c’est donc invalider la loi ou le règlement, l’arbitrage qu’il sanctionne, la rationalité qui le fonde, et la fiction qui le légitime. Mais ce n’est pas, pour autant, faire table rase des acteurs, du poids qu’ils ont accumulé. Ce n’est pas, non plus, abolir les règles. C’est au contraire, pour l’État, contracter de nouvelles alliances sélectives, réajuster les hiérarchies à travers les techniques d’autorisation et de contrôle, sanctionner ainsi de nouvelles rationalités, qui s’accompagne de nouvelles fictions légitimantes » (Xavier Delcourt, "1984" et les présents de l’univers informationnel, Éditions du Centre Georges Pompidou, 1985).

Armand Ajzenberg, Avril 2006

Notes

[1À propos de la reprise d’une accumulation élargie de capital (voir la contribution intitulée « Quelques éléments dans un débat »).

Si on suppose qu’en France, il ne s’agit que de simulation, CCF (Consommation de Capital Fixe) et FNCF (Formation Nette de Capital Fixe) étaient à des niveaux raisonnables en 1965, et à des niveaux déraisonnables en 1990. Et encore pire après. Si on suppose que cette année-là (1990) une NOT (Nouvelle Organisation du Travail) eut été programmée avec comme conditions : l’établissement d’un hebdomadaire légal de 35 heures, une extension du travail posté (notamment là où les équipements sont les plus chers) ; que cela ait alors entraîné une diminution de la PT (Productivité du Travail), en valeur, de 15 % ; que cette moindre PT ait été compensée par une augmentation de la PC (Productivité du Capital) de 30 % ; ceci de manière telle à ce que PTF (Productivité Totale des Facteurs) et PIB restent à leurs niveaux de 1990, et ce jusqu’en l’an 2000. Si on suppose encore que la FBCF, qui est l’investissement total - celui nécessaire au renouvellement des équipements plus celui représentant l’épargne ou accumulation élargie - resta elle aussi à son niveau de 1990, jusqu’en l’an 2000.

Toutes ces hypothèses donc étant admises, avec (ce qui est essentiel) au point de départ une transformation du Mode de production (le passage de celui capitaliste à celui écologiste) programmée, de manière "voulue comme but conscient" sur 10 ans. La NOT se mettant en place totalement (les 35 heures et le travail posté, tels qu’ils ont été décrits) mais dans des temps différenciés suivant les secteurs (industriels, commerciaux, de services, etc.), suivant aussi les possibilités concrètes de mise en place sur le terrain. La PT baissant alors de 1,5 % en moyenne par année (15 % / 10) et la PC, dans le même temps, augmentant de 3 % (30% / 10). De manière à ce que PTF, PIB et FBCF restent stables pendant ces dix années.

Alors, si on sait qu’en France et en 1990, la CCF était de 834.207 millions de francs pour un PIB de 6.505.474 millions de francs. Si on admet qu’une mise en place du travail posté permettant une durée d’utilisation des équipements augmentant de 30 %, et ce de 1990 à l’an 2000, aurait généré une augmentation du PIB de 30 % - qui passerait alors de 6.505.474 à 8.457.116 millions de francs - pour une CCF toujours égale à 834.207 millions de francs (à condition qu’il n’y ait pas eu diminution du temps de travail, et qu’il y ait preneurs pour les 30% de production supplémentaire).

Si on admet aussi qu’avec une NOT - travail posté permettant une durée d’utilisation des équipements augmentant de 30 % et passage à la semaine de travail de 35 heures - mise en place, de 1990 à l’an 2000, de manière telle à ce que le PIB reste maintenu pendant ces dix années à 6.505.474 millions de francs. Alors, la CCF nécessaire n’aurait plus été que de :

834.207 x 6.505.474 / 8.457.116 = 641.697 millions de francs

soit une baisse de 23 % de cette CCF en l’an 2000.

La FNCF, qui était de 617.598 millions de francs en 1990, passant alors, en l’an 2000 (la FBCF étant inchangée entre ces deux dates) à 617.598 + 192.510 = 810.108 millions de francs.

Toutes ces hypothèses étant admises, on s’aperçoit alors, pure simulation, qu’en l’an 2000 une accumulation élargie de capital (FNCF) dépassant les sommes consacrées aux amortissements des équipements existants devient possible. Ceci pour une augmentation du travail posté (ou du nombre de poste de travail) égale à 30 %, et sans nécessité d’investissements supplémentaires. Ce que montrent les tracés qui suivent, d’abord pour la France, ensuite pour l’industrie en France. Autre conséquence : la question du chômage serait, pour l’essentiel (théoriquement), résolue... sans réduction de salaires.

Remarque : ces courbes, suffisantes pour la démonstration, ne correspondent pas totalement à ce qui se serait passé mathématiquement. En effet, elles rendent compte en fait d’une situation où, dans la simulation, la NOT aurait été appliquée totalement et en même temps, pour la France en tout cas, dans tous les secteurs (industriels, commerciaux, agricoles, de services, etc.). Les poids respectifs de la PT et de la PC (puisque celle-ci augmente de 30 %) passeraient alors, pour une PTF toujours égale à 1 :

de 1 = 0,65 + 0,35

à 1 = 0,556 + 0,434,

où 0,65 est le poids de la PT en 1990 et 0,566 celui en l’an 2000,

et 0,35 le poids de la PC en 1990 et 0,434 celui de l’an 2000.

Si la NOT avait été appliquée totalement (les 35 heures et une augmentation du travail posté) mais de manière progressive, ce qui est le plus probable et le plus envisageable, dans les divers secteurs (industriels, commerciaux, agricoles, de services, etc.), les poids respectifs (dans la PTF) de la PT et de la PC varieraient alors au rythme de progression de la NOT. Il en résulterait un glissement mathématique où les poids de PT = 0,566 et de PC = 0,434 seraient peut-être atteints avant l’an 2000. Il en découle logiquement que les CCF et FNCF, après 1990, glisseraient de la même manière et que les courbes qui les représentent seraient différentes.

Ceci est de toute façon de l’ordre de l’hypothèse, mais a cependant ce mérite : montrer que plus la NOT se développe, plus la PT pèse moins dans la PTF. Et, par conséquent, plus l’horaire de travail diminuera (au-dessous des 35 heures), plus sera facile l’organisation du travail posté, et moins il sera nécessaire d’allonger le temps d’utilisation des équipements pour maintenir la PTF à son niveau. La limite étant, ici, fixée à 65 heures d’utilisation des équipements par semaine, rien n’interdit d’envisager, un jour, un travail en trois équipes au lieu de deux. Ce qui nécessiterait encore plus l’appropriation sociale de l’organisation du travail par les salariés, de l’autogestion.

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