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Lutte de générations ou lutte des classes ?

samedi 22 avril 2006, par Jean Lojkine

Une série de textes publiée dans le quotidien L’Humanité le 25 mars 2006 durant le 33e Congrès du PCF au Bourget et portant sur l’analyse du communisme en lien aux débats du temps présent, nous a paru relever directement des problématiques que nous souhaitons soulever dans le chantier "Alternatives, émancipations, communisme"... Voici celui de Jean Lojkine.

La montée des mobilisations contre le CPE a fait ressurgir un vieux mythe, véhiculé par certains sociologues, qui a la peau dure : la société française serait divisée entre ceux qui sont « dehors » (le « monde des banlieues » et les étudiants en quête d’emploi) et ceux qui sont « dedans » (tous ceux qui ont un emploi et peuvent anticiper leur mode de vie : louer ou acheter un appartement ou une voiture, faire un emprunt, etc.). Déjà lors du referendum sur le traité constitutionnel européen, ces mêmes sociologues avaient tenté d’interpréter le vote « non » comme un vote purement protestataire de tous les « exclus », de tous les « perdants » de la « mondialisation », de la nécessaire « modernisation » de notre société.

La réalité est tout autre. Le refus aujourd’hui majoritaire du CPE cristallise à la fois une réaction de rejet contre les politiques de précarisation du travail et une mobilisation positive pour la recherche d’une alternative au néolibéralisme. Contrairement aux lamentations hypocrites sur le « refus de la réforme », bien des propositions solides existent pour une véritable sécurisation des parcours d’emploi, mais le débat public est refusé ou occulté par les tenants de la pensée unique.

Plus des deux tiers des Français sont maintenant opposés au CPE, bien au-delà des « exclus » et des « jeunes » ; déjà les sondages avaient montré en mai 2005 que le libéralisme du traité constitutionnel européen était rejeté massivement non seulement par les catégories populaires (ouvriers et employés) mais aussi par une part grandissante des professions intellectuelles et des cadres (bien au-delà des scores obtenus lors du traité de Maastricht). De même aujourd’hui la raison profonde de cette mobilisation très large contre le CPE, c’est le rejet de la précarisation généralisée du travail et de la vie pour tout le salariat, depuis les ouvriers jusqu’aux cadres.

Il y a bien sûr des liens spécifiques qui se nouent entre les jeunes exclus du système scolaire et les jeunes diplômés menacés par le chômage et le déclassement, mais la précarisation n’est pas l’apanage de la jeunesse. L’ensemble des salariés est aujourd’hui menacé par la destruction des conventions collectives, du droit du travail et des institutions de protection sociale. Il ne s’agit en aucune façon d’une « exception française » : les emplois précaires, à temps partiel, le chômage déguisé en « invalidité », le déclassement des diplômés sont le lot de toute l’Europe, y compris de l’Europe du Nord (Danemark, Suède, Hollande), présentée par les médias dominants comme le nouvel eldorado.

Si les Hollandais ont massivement voté non au référendum sur l’Europe, si les électeurs allemands ont manifesté leur refus des politiques de déréglementation sociale menées par les sociaux-démocrates, si l’ensemble des syndicats européens se sont mobilisés contre la directive Bolkestein, c’est bien parce qu’il y a aujourd’hui dans le monde entier un rejet grandissant des politiques néolibérales menées depuis le début des années quatre-vingt.

Parler de « lutte de générations » n’est donc qu’un leurre, un pare-feu destiné à masquer la montée de la lutte des classes. Le chômage massif et la précarisation des emplois, la stagnation des salaires pour le plus grand nombre invalident aujourd’hui le mythe d’une grande « classe moyenne » regroupant tous les salariés à statut « protégé ». Il n’y a plus aujourd’hui de statuts « protégés », comme le montrent les attaques systématiques contre les services publics et les dernières entreprises nationalisées, dans le monde entier on assiste à la paupérisation et à la précarisation non seulement des classes populaires mais aussi des professions intellectuelles du secteur public et du secteur privé.

La riposte politique qui s’ébauche en France, malgré les difficultés d’articulation entre un mouvement social multipolaire et la représentation politique, commence à dessiner les contours d’une convergence qui se renforce entre les jeunes générations et les différentes catégories du salariat. Ces liens sont beaucoup plus profonds qu’en 1968, ne serait-ce qu’à cause de la maturité des organisations étudiantes et des liens entre leurs revendications précises et celles des organisations de salariés. C’est sans doute la raison pour laquelle en Europe, notamment, tous les regards sont aujourd’hui tournés vers la France, moins isolée que jamais. Marx ne disait-il pas que la France est le pays où la lutte des classes se mène jusqu’au bout ?

Par Jean Lojkine, sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS.

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