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Robert Castel – un analyste sagace de la vulnérabilité sociale est décédé

vendredi 5 avril 2013

par Klaus Dörre et Tine Haubner *

Le 12 Mars 2013 la nouvelle de la mort de Robert Castel nous parvenait. Peu avant, nous lui avions parlé afin de lui proposer un nouveau, et dans ce cas, quatrième séjour à Iéna. Sa mort nous a aussi empli de chagrin et de tristesse car nous nous sentions liés à ce grand sociologue français par une histoire particulière.

Robert Castel ne devint vraiment connu en Allemagne qu’après sa carrière universitaire officielle. C’est peut-être lié à ses changements d’ancrages disciplinaires qui caractérisèrent son parcours. Robert Castel fut un nomade intellectuel, et ce au meilleur sens qui soit. Né le 27 Mars 1933 à Saint-Pierre-Quilbignon, il fit son Certificat d’Aptitude Professionnelle avec 14 autres élèves au collège technique de Brest. Il le reçut peu de temps après la guerre. Son professeur de mathématiques, ancien interné au camp de concentration de Buchenwald en raison d’une suspicion d’appartenance à la mouvance communiste, le marqua. Lorsqu’il racontait en privé sa jeunesse Robert Castel avoua qu’il était nul en mathés et, qu’avec ses camarades de classe, il se moquait souvent de cet enseignant appelé « Buchenwald » et dont le jeune Robert Castel ne savait pas ce que cela signifié. Un jour, ce dernier l’appela dans son bureau et il lui dit, Castel, tu peux faire autre chose, ne reste pas ici où tu vas te planter. Dans la vie il faut aimer la liberté et prendre des risques. Va au lycée, et si tu as de la chance et du courage, je pense que tu n’es pas idiot et que tu seras capable de te débrouiller. Robert Castel suivit ce conseil. Il ne revit jamais cet enseignant qui mourut peu d’années après.

Au lycée, il décida d’étudier la philosophie. En 1959, il obtint l’agrégation en philosophie. Jusqu’en 1967, il était maître-assistant à la Faculté de Philosophie de l’Université de Lille. Puis Raymond Aron lui proposa de venir à la Sorbonne. Arrivé à Paris, il y rencontra, entre autres, Pierre Bourdieu. C’est peut-être en lien à cette rencontre que Robert Castel délaissa de plus en plus la philosophie au profit de la sociologie. Après mai 1968, il travailla à l’Institut de sociologie de l’Université de Vincennes (qui devint plus tard l’Université Paris 8). Pendant les années 1970, il s’intéressa principalement à la psychanalyse et la psychiatrie qu’il commençait à critiquer d’un point de vue sociologique. Dans le même temps, il se rapprocha de la pensée de Michel Foucault et repris sa méthode généalogique . En 1980, il passa l’agrégation dans ce champ. À cette époque, il co-fonda le Groupe d’analyse du social et de la sociabilité »(GRASS). Si, en France, Robert Castel se fit d’abord connaître par ses travaux sur la psychiatrie, il opéra dès les années 1980 un nouveau changement de cap. Désormais, il s’intéressa aux métamorphoses du salariat et aux politiques sociales. En 1990 il devint directeur d’études à l’EHESS, où il dirigea jusqu’en 1999 le Centre d’Études sur les Mouvements Sociaux.

Son ouvrage Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat (1995/2000) fut bien accueilli sur la scène scientifique internationale. En Allemagne, il devint une référence reconnue dans la domaine des recherches sur l’exlusion et le précariat. Constitutive pour la récente discussion sur la notion de « précariat » fut, en fait, une propagation des emplois faiblement rémunérés, à durée déterminée et mal-protégés, qui concernent maintenant tout aussi les diplômés de l’enseignement supérieur . Les groupes touchés par ce nouvel phénomène parmi les salariés , et que l’on nomma en s’inspirant du mot italien precariato,1 émergèrent en France notamment suite à l’introduction du Revenu Minimum d’Insertion.2 A l’époque, la création du RMI, qui concernait environ 2,5 millions de personnes, fit entrer la Précarité dans le débat public français.

Cette notion, les sociologues français l’ont souvent utilisée comme catégorie collective combinant des phénomènes sociaux parfois très différents. André Gorz l’utilisa, par exemple,non seulement à propos de la main-d’œuvre périphérique et d’une main-d’œuvre externe,3 mais aussi à propos des activités domestiques4 qui surgirent au cours de la flexibilisation du marché du travail et de l’emploi. Dans les travaux du groupe formé autour de Pierre Bourdieu, le terme inclue la dé-collectivisation de la classe ouvrière et l’exclusion sociale dans les banlieues françaises (1997). En Allemagne, la notion de précarité demeura d’abord insignifiante en tant que concept sociologique. La recherche conventionnelle et quantitative du marché de travail la traita plutôt comme un discours marginal. Si tant était que l’on mentionnât des phénomènes de précarisation, on les classait souvent sous des catégories conceptuelles telles emploi atypique ou pauvreté.

Les travaux de Robert Castel jouèrent un rôle crucial afin que cet état de fait puisse évoluer et que précarité, précarisation et précariat deviennent des catégories utilisées non seulement en sociologie, mais aussi dans le langage courant. Dans la sociologie allemande, l’une de ses hypothèses de travail5 eut un rôle de grand importance. Celle-ci soutient que les sociétés de travail de l’Europe continentale – à l’exception des pays scandinaves – se divisent sous le régime post-fordiste dans des zones d’un niveau de sécurité différent. Certes, on peut constater que la majorité des travailleurs dans le contexte de capitalisme avancé se trouvent encore dans une zone d’intégration avec un emploi régulier et des liens sociaux à peu près intacts. Mais, au-dessous de celle-ci, Castel discerne une zone de précarité en expansion. Elle se caractérise par des emplois non-sécurisés et des liens sociaux en érosion. Enfin, tout au bas de la hiérarchie, se développe une zone de désaffiliation dans laquelle se retrouvent, dans la théorie castelienne, des groupes sans réelle chance de s’intégrer au premier marché de l’emploi. Ce groupe des surnuméraires (Marx, Le Capital) de la société de travail rassemble aujourd’hui l’exclusion de l’emploi régulier et l’isolement social relatif.

La théorie de Castel permet donc de discerner un genre historiquement nouveau d’insécurité qui émergea dans les capitalismes auparavant réglementés par l’État-providence. Une caractéristique est qu’il s’agit en fait d’un retour de l’insécurité sociale dans des sociétés des pays de Nord, toujours riches et d’un point de vue historique en sécurité.6 Avec cette caractérisation Robert Castel se démarqua à la fois des scénarios catastrophes mais aussi des concepts d’exclusion trop étroits7 qui réduisent la question sociale du XXI° siècle au seul phénomène de découplage de l’emploi régulier. Un trait caractéristique de la précarité de l’ère post-providence étatique est qu’elle touchent de plus en plus aussi des groupes autrefois non concernés par les difficultés sociales. Si le modèle des zones n’était, à l’origine, qu’une petite partie dans la réflexion de Castel, il servit à de nombreux auteurs en tant que cadre heuristique au sein de leurs propres recherches empiriques. En outre, la pertinence de cette grille analytique, pour l’Allemagne et d’autres sociétés européennes, est aujourd’hui attestée par de multiples travaux de recherche.8

Dans une de ses dernières publications, Robert Castel fit un bilan. Dans La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’Individu (2009), il parle d’institutionnalisation de la précarité ». Il réitéra donc la thèse d’une grande métamorphose du salariat qui l’avait déjà préoccupée dès les années 1990 : l’éclatement du compromis fordiste des classes, l’exagération d’un individualisme négatif pouvant être politiquement mobilisé contre des garanties sociales collectives et, enfin, l’infiltration de cet esprit individualiste dans le monde du travail ainsi que la défaite de la classe ouvrière et de ses organisations qui y sont liées.

Dans sa généalogie et critique de l’individu hyper-moderne, la prise de position sociologique de Robert Castel devint à nouveau très claire. Le discours de la société des individus est, selon lui, à l’origine d’une erreur quant au contenu et à la signification de la nouvelle question sociale, qu’il appela plutôt passage de la précarité au précariat, et que le précariat installe ceux qui en sont victimes dans une impuissance à se réaliser en tant qu’individus. Et il poursuit : En effet, on ne peut plus considérer la précarité seulement comme une situation transitoire, un moment plus ou moins pénible à traverser en attendant « l’emploi durable ». On peut s’installer dans la précarité. Parler de la précarité permanente, d’intermittence permanente, d’instabilité permanente, ce n’est pas faire des jeux de mots.Ces expressions recouvrent une foule de situations au sein desquelles se développe ce que l’on pourrait appeler une culture de l’aléatoire.9 On ne pourrait pas discerner plus précisément le cœur de la nouvelle question sociale dans les pays de l’Europe continentale. Il est évident, comme Robert Castel l’affirme, que l’on doit faire face à la précarisation via une compréhension de la liberté sociale plus fondée et donc capable de limiter cet individualisme négatif qui, sinon, aura des conséquences destructives pour la société toute entière.

Robert Castel était un analyste sagace et sensible de la vulnérabilité sociale. En tant que nomade disciplinaire, il savait plus que d’autres expliquer et critiquer tant la complexité que l’aspect paralysant et que la force destructive des conditions de travail précaires. Pour lever la tête au-dessus du guidon – comme il l’exprima lors d’une conférence donnée à Iéna – c’est-à-dire pour regarder au-delà de ce qui est immédiatement donné, il jugea essentiel d’opérer une sociologie historique comparative et d’étudier les métamorphoses de la question sociales chronologiquement ; une revendication qui reste à mettre en application aux chercheurs d’Allemagne et d’ailleurs qui traitent de la précarité.

Avec Robert Castel, nous avons pas seulement perdu un éminent scientifique et analyste de notre époque, mais aussi un enseignant et un bon ami. À Iéna, il se sentait à l’aise parmi les étudiants avec qui il vécut des débats intensifs et emplis de controverse. Bien que les présupposés qualifiés de sexistes de certaines de ses idées ou les déclarations pessimistes sur la faculté d’action collective du précariat soient l’objet de critiques, il restait toujours un partenaire de discussion sans prétention, modeste et patient, dont finalement tous se sentirent enrichis. Nous avons appris à le connaître en tant qu’humaniste engagé et passionné et c’est ainsi qu’il travailla à sa propre biographie. De visite à Iéna pour une conférence, il demanda à visiter le mémorial du camp de concentration de Buchenwald. La visite lui rappela son enseignant de Brest dont il ne savait pas le vrai nom et auquel il dédia peu après un article dans la revue Esprit. Lors de sa visite du mémorial, le chemin du sang créé par les détenus l’impressionna tout particulièrement. Cette journée fut, comme il le nota plus tard, agréable et paisible : il goûta une saucisse de Thuringe et but une bonne bière, une idylle et un contraste remarquable avec l’horreur vécue à l’endroit du mémorial.

Après sa visite de Buchenwald, Robert Castel retourna immédiatement en France afin de voter à l’élection présidentielle d’alors. Le discours électoral de l’époque lui faisait peur, comme il l’avoua. On dit souvent qu’il faut surtout surmonter le passé. La grande crainte était, suivant l’interprétation de Castel, d’être considéré comme dépassé. C’est à la fois compréhensible et dangereux. À la fin de son court texte À Buchenwald, il se réfère une fois de plus à son professeur de mathématiques et à ses expériences scolaires. Il s’excuse auprès de lui pour l’avoir maltraité et rappelle les divers visages de la discrimination aujourd’hui et qui concernent notamment les immigrés, les chômeurs ou les sans-abris. Protéger les plus vulnérables fut toujours une préoccupation importante pour Robert Castel, et ce aussi au-delà de la science.

Cher Robert, tu nous manqueras !

Références

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Klaus Dörre est professeur de la sociologie du travail et titulaire de la chaire de la sociologie du travail, de l’industrie et de l’économie à Friedrich-Schiller-Universität de Iéna ; Tine Haubner est assistante scientifique au collège « Postwachstumsgesellschaften » (patronné par la DFG) aussi à Friedrich-Schiller-Universität

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