Accueil > Thématiques > Travail

Parution du n° 33 de la Revue Espace Marx Nord/Pas-de-Calais

vendredi 22 novembre 2013

Nos amis d’Espace Marx Nord/Pas-de-Calais publient un numéro consacré à la recomposition du monde du travail.
Ci dessous la présentation du dossier

Recomposition des mondes du travail

Introduction au dossier

Laurence LE DOUARIN

Maître de conférences en sociologie, Université Charles de Gaulle – Lille 3 Membre du Ceries (Centre de recherche Individus, épreuves, sociétés)

Après avoir consacré un numéro (le numéro 32) aux grandes évolutions du travail durant ces dernières décennies, la revue Espaces Marx Nord Pas de Calais illustre les tendances à l’oeuvre dans plusieurs secteurs d’activités, privés ou publics, et parmi les travailleurs qu’ils soient agriculteurs, ouvriers, sportifs, enseignants, chefs d’établissement, travailleurs sociaux, aides de vie à domicile et autres emplois « dégradés ». La liste n’est guère exhaustive et tirer un trait d’union entre ces milieux professionnels n’est pas une tâche aisée. Il reste que l’on peut déceler dans chaque article, présenté dans ce numéro, l’expression concrète des mutations profondes liées aux nouvelles formes d’organisation du travail qui exigent toujours plus de concurrence entre les individus au détriment de collectifs critiques et revendicatifs plus forts, qui multiplient les statuts et les différences de contrats de travail pour renforcer la distinction entre les « salariés du coeur » et les « salariés de la périphérie » (Durand, 2012). On retrouve en filigrane l’expérience de l’incertitude, du stress au travail et autres maux susceptibles de décrire l’activité des travailleurs et, plus généralement, l’ambivalence dans laquelle ils se trouvent entre à la fois le sentiment de devoir faire face aux adversités, à la rapidité des changements et la reconnaissance qu’ils en retirent quand ils parviennent à tirer leur épingle du jeu voire à faire preuve d’innovation.
Philippe Cardon et Thierry Venin s’interrogent sur l’évolution du travail agricole depuis la seconde guerre mondiale avec la mécanisation croissante et l’introduction des technologies de l’information et de la communication. Pour Philippe Cardon, trois phénomènes majeurs sont à explorer pour décrire les transformations du travail agricole : la baisse du travail familial (bien que la majorité des 10
entreprises agricoles restent encore familiales), le développement du salariat à temps partiel et du travail saisonnier, l’utilisation du travail réalisé par les conjoints et les autres aides comme une variable d’ajustement. Le développement du temps de travail à temps partiel est corrélé au développement des groupes d’employeurs qui mutualisent le matériel agricole et privilégient l’externalisation de certaines tâches à des entreprises agricoles ou à des coopératives. En outre, des niches de main d’oeuvre, notamment immigrée, se développent pour s’adapter à la concurrence et faire face à la compétitivité, plus particulièrement dans le domaine des fruits et légumes. Ces transformations du travail salarié agricole renforcent les rapports de domination entre employeurs et employés, ces derniers devenant plus fragiles et précarisés. Thierry Venin souligne quant à lui le processus de « tertiarisation » du monde agricole avec le recours de plus en plus fréquent aux outils informatiques, aux systèmes d’information en ligne et à la communication électronique pour gérer la partie administrative du travail agricole (cahier des charges pour obtenir des subventions et des certifications, suivi du cours de la bourse, etc.). Tous ces nouveaux outils de connexion bouleversent les conditions de travail : tantôt ce sont des outils facilitateurs tantôt des outils qui accroissent l’intensité du travail et sa densification.
La dégradation des conditions de travail s’expriment également dans d’autres secteurs d’activité, notamment celui du service à la personne (employés de maison, serveurs, aide de cuisine, aide à domicile, etc.). François-Xavier Devetter analyse les caractéristiques de ces « emplois dégradés », des « emplois qui n’en sont plus », des emplois sans qualités. Plusieurs expressions tentent de qualifier les travailleur(se)s qui cumulent les « petits-boulots » ou les boulots émiettés : travailleurs pauvres, travailleurs à bas salaire, emplois paupérisants, etc. Plusieurs indicateurs tentent de cerner la nature de ces emplois : niveau de rémunération, stabilité de l’emploi, conditions de travail, formation professionnelle, etc. Si la pauvreté laborieuse est mixte, elle touche surtout les femmes et n’atteint pas les salariés au hasard. Ce sont surtout les catégories des ouvriers et des employés qui sont davantage concernés par ce phénomène. Les jeunes concentrent l’occupation de ces emplois, bien que les femmes se retrouvent dans cette situation à tous les âges de la vie. Peut-être faudrait-il mettre en place des formations pour amorcer des mécanismes de reconnaissance 11
institutionnelle et favoriser la sortie de ces « sous-emplois » ?
Malgré les images d’Epinal de sportifs qui gagnent des salaires astronomiques, la précarité s’étend également chez les « travailleurs sportifs ». Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté montrent la face cachée des conditions de ressources des athlètes. Trois modes de prise en charge coexistent : le travailleur contractuel qui bénéfice d’un régime relativement protecteur donnant droit à la sécurité sociale, à la retraite, etc. (mais rares sont ceux qui accèdent à un contrat à durée indéterminée) ; l’entrepreneur dont la rémunération dépend de ses exploits sportifs, et enfin l’assisté qui n’est ni sous contrat professionnel, ni rémunéré au cachet mais pris en charge par la fédération de tutelle pour préparer les athlètes aux grands événements sportifs (Jeux Olympiques, etc.). Ce dernier statut n’offre pas de protection sociale spécifique et exige quasiment du sportif un engagement gratuit et désintéressé.
Dans un tout autre secteur d’activités, deux auteurs Benoit Gauthier et Gwenaële Rot nous entraînent dans les ateliers du constructeur automobile Renault, situés à Flins. Ils reviennent sur leurs pas pour observer les changements opérés depuis leur dernière visite. Là aussi, la précarisation et la diversification des statuts entre les employés permanents et les contractuels constituaient un mode de fonctionnement. Mais la crise du marché de l’automobile français et les délocalisations de la production se sont traduits par des licenciements et le recours moins massifs aux intérimaires qui faisaient le « sale boulot ». La surcharge de travail qui en découle pour les salariés permanents de l’entreprise Renault se traduit par l’augmentation des problèmes de santé et des arrêts de travail qui inquiètent le management. Flexibilité, polyvalence, implication contrainte, individualisation des carrières au détriment du collectif constituent quelques touches dans la palette organisationnelle du travail. Les auteurs soulignent le changement dans le rapport au collectif de travail qui ne joue plus son rôle de solidarité quand il faut faire face à l’imprévu ou à des problèmes de cadence.
Anne Barrère, dans son analyse sur le travail des enseignants et des chefs d’établissement, souligne les transformations de leur travail soumis à des logiques de performance, d’évaluation et de rentabilisation, dans un contexte de réformes successives. Malgré tout, c’est l’ambivalence qui prédomine chez ces professionnels de l’école. Si le travail est plus intense et soumis à des mécanismes de 12
responsabilisation individuelle, il semble aussi plus enrichissant par les possibilités offertes d’innover. Si les changements opérés exposent davantage les personnels au jugement et à l’évaluation, ils leur procurent également la sensation de pouvoir se réaliser personnellement, voire donnent à certains de nouveaux pouvoirs dans l’institution. Le travail de ces personnels de l’école devient polymorphe avec les nouvelles missions qui leur sont attribuées, donnant ainsi l’impression de pouvoir faire la différence et se singulariser.
Claire Lefrançois aborde le rôle des travailleurs sociaux, notamment en Angleterre, dans le retour à l’emploi des seniors, lequel devient plus problématique que pour les autres catégories de population. Après l’ambivalence dans le rapport au travail, c’est la difficulté de faire face aux injonctions contradictoires pour ces personnels : l’impression d’avoir des objectifs à atteindre sans avoir les moyens d’y parvenir… Enfin, le numéro donne la parole au syndicaliste Julien Guérin qui partage son expérience sur les évolutions du travail et du management, en invitant à penser l’acte de « libérer le travail ».
Bonne lecture pour cette incursions rapide mais riche dans plusieurs univers professionnels. Vous trouverez en fin de numéro des notes de lecture visant à vous donner le goût de lire et à vous évader vers la Chine et le Japon, ainsi que des notes critiques.

titre documents joints

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0