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« Je ne lui trouve pas de meilleur équivalent que fraternité »

samedi 22 avril 2006, par Jacques Attali

Une série de textes publiée dans le quotidien L’Humanité le 25 mars 2006 durant le 33e Congrès du PCF au Bourget et portant sur l’analyse du communisme en lien aux débats du temps présent, nous a paru relever directement des problématiques que nous souhaitons soulever dans le chantier "Alternatives, émancipations, communisme"... Voici celui fait sous forme d’entretien avec Jacques Attali.

La notion de communisme est héritée de l’histoire. Que recouvre aujourd’hui ce concept, selon vous ?

Jacques Attali. L’histoire des mots comprend aussi celle de leurs déviations. Si l’on écarte le sens que prit le communisme dans le système soviétique, et qu’on le considère seulement dans l’abstrait, je ne lui trouve pas de meilleur équivalent que « fraternité », en dépit de la connotation religieuse de l’expression. Le communisme serait une société sortie du marché dans laquelle tous les biens créés sont rendus accessibles aux hommes sans qu’ils aient besoin de vendre leur force de travail, où chacun travaille pour son propre plaisir et celui des autres. Le communisme n’est pas la répartition égalitaire de la rareté, mais la sortie de la rareté.

Donc un concept économique d’abondance ?

Jacques Attali. Non. Un concept qui sort de l’économie, car l’économie c’est encore la rareté. Dans le domaine des biens matériels, la rareté est une donnée de base même si l’on peut concevoir une société humaine de grande abondance. En revanche, la sortie de la rareté est possible dans le domaine culturel car les biens n’y sont pas rares, mais rendus artificiellement rares. Dans le domaine politique aussi, des biens comme la liberté, la sécurité, la santé n’ont aucune raison d’être rares. Le communisme ne peut être purement économique, sans quoi il se condamne à la répartition égalitaire de la rareté, à l’attente illusoire d’une fin de la rareté matérielle.

Dans votre biographie de Marx [1], vous saluez « la justesse de son analyse du capitalisme mondial » : qu’est-ce que Marx avait compris que n’ont pas compris les économistes ?

Jacques Attali. Il a été le premier historien de la société, le premier à concevoir l’économie comme un mouvement. Il a compris que l’histoire n’est pas déterminée par le temps mais par le jeu des rapports de forces entre les acteurs ; que deux acteurs nouveaux ont émergé, le capital et le travail, et que c’est dans leur lutte que se situe l’avenir du monde. Enfin il a compris que tout cela n’a de sens que mondialement. Les économistes pâtissent de deux cécités opposées : d’un côté on trouve ceux qui refusent de voir le rôle de la lutte des classes, de l’autre ceux qui instrumentalisent Marx dans une relation exclusive au pouvoir étatique national.

On a vu dernièrement de grands patrons s’interroger sur l’évolution actuelle du capitalisme. Partagez-vous leur inquiétude ?

Jacques Attali. C’est une inquiétude à la fois nécessaire et un peu naïve. Elle souligne l’extraordinaire actualité de Marx si on considère par exemple l’obscène concentration des richesses qui fait que 1 % des habitants de la planète disposent de 57 % des richesses mondiales - situation bien pire que toute situation révolutionnaire antérieure. Le système capitaliste est devenu un corps sans tête, dans lequel le marché est en train de détruire la démocratie, contrairement à la vieille croyance de l’idéologie libérale.

Vous parlez des conséquences de la dictature des marchés financiers ?

Jacques Attali. Cette expression doit être utilisée avec précaution, mais on entre dans une phase de disparition progressive du champ de la démocratie, remplacée par un processus de décision maintenant l’illusion de la liberté dans le marché.

Le capitalisme atteint donc ses limites ?

Jacques Attali. Oui et non. Le marché n’a pas atteint tous les territoires géographiques possibles et nombre de secteurs de la vie et des biens collectifs ne sont pas entièrement soumis à la destruction capitaliste : la santé, l’éducation, la police, la justice..., mais le collectif se réduit pour laisser place au tout-marchandise. Cette évolution pourrait aller jusqu’à la mise sur le marché du passeport ou des organes humains : de l’être humain lui-même transformé en objet marchand, en artefact. Le point ultime du capitalisme, c’est la disparition de l’espèce humaine transformée en artefact. Je tiens qu’il n’est pas possible d’attendre ce point extrême pour changer d’orientation, car il sera trop tard. Plus aucune démocratie ne sera récupérable : une démocratie d’artefact n’a pas de sens.

Le communisme est donc désormais l’horizon du capitalisme ?

Jacques Attali. Un horizon pour autant qu’on ne laisse pas l’expansion du capitalisme aller à son terme. Laisser le marché l’emporter sur la démocratie, c’est se condamner à voir disparaître la perspective d’une société libre. La solution nécessaire consiste non pas à protéger le marché dans la démocratie, mais à hisser la démocratie à la taille du marché mondial. Je distingue trois piliers de ce changement : généralisation de la démocratie participative, accès réel aux moyens d’exercice de la liberté (éducation, savoir, ressources financières) et expansion de la gratuité.

Jacques Attali, président de PlaNet Finance, conseiller politique (entretien réalisé par Lucien Degoy).

Notes

[1Karl Marx ou l’esprit du monde. Éditions Fayard.

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