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Culture, émancipation et pistes alternatives

lundi 24 février 2014

la contribution de Michel Duffour au nom d’Espaces Marx au colloque : penser l ’émancipation.

Nanterre 19. 02

Culture, émancipation et pistes alternatives

Contribution de Michel Duffour

Ma contribution est celle d’un responsable politique qui a assumé la tâche d’animer des politiques culturelles, tant au niveau communal qu’au niveau national.

C’est sur ce parcours que je m’appuie pour contribuer à notre réflexion.

La société émancipée, en soi, a peu de sens, car comment s’émanciper d’une multitude de contraintes liées à notre existence physique et sociale. En revanche il est raisonnable de penser que l’être humain est sans cesse en mesure d’élargir son humanité, son autonomie.

Le capitalisme financiarisé est devenu un des principaux canaux de production du symbolique. Le capitalisme financier s’intéresse à la production culturelle pour une raison simple : il y a là gisement de profit. Le rapport de MM.Jouyet et Lévy, le premier était alors au Trésor et le second à Publicis, avait donné le ton pour des reconversions culturelles voici déjà plus d’une dizaine d’années.

Dans ce procès les valeurs culturelles subissent le traitement de toutes les autres valeurs d’échange. Et en passant de main en main , elles s’usent comme de vieilles pièces. Elles perdent le pouvoir originellement spécifique de toute chose culturelle, le pouvoir d’arrêter l’attention et d’ émouvoir.

Bernard Stiegler parle de « la catastrophe du sensible », la catastrophe tenant au fait qu’entré, dans une logique de consommation si prégnante, le rapport entre les artistes et les publics ne pose pas seulement des problèmes d’ordre et de barrières symboliques, l’individu tout simplement n’est pas reconnu pour ses compétences et son intelligence mais comme quelqu’un là pour consommer et enrichir encore cette société

L’industrie des loisirs est confrontée à des appétits gargantuesques et doit fournir sans cesse de nouveaux articles,. En conséquence les acteurs qui alimentent le circuit, en particulier les mass médias, pillent des domaine entiers de la culture passée et présente, dans l’espoir de trouver un matériau approprié. Et ce matériau est recomposé, dénaturé, pour devenir un produit apte au loisir, consommable.

Des années de tractations, de pressions financières ne sont pas sans effet sur les métiers, le fonds idéologique des professionnels de la culture. J’ai à l’esprit l’exemple de ces conservateurs, en général gens passionnés et intègres, qui se seront échinés à promouvoir l’installation à Abou Dhabi d’un projet qui aura et portera la marque « Louvre », et qui sera en fait le porte-drapeau des offensives diplomatiques et financières que notre pays développe dans le Golfe. Que seront demain ces conservateurs avec les publics, avec leurs collègues de musées plus modestes ?

A partir du moment où la société toute entière se place sous le contrôle de la raison économique, une nouvelle colonisation des esprits, par l’extension du langage de la technique et de l’économie, menace son humanité même.

On vole à l’homme sa part imaginaire et cela donne un homme infirme et mutilé, car il n’y a pas d’homme sans part de poésie.

Les règles du marché et les politiques d’austérité asphixient des disciplines et des institutions qui ne méritent pas de mourir. Cela exige des manifestations fortes pour éviter à court terme des dérives mortifères, mais il n’y aura pas de survie en campant sur l’existant d’hier.

La révolution numérique, les transformation des modes de production, la parcellisation des savoirs, on le sait, modifient de fond en comble la transmissions et le partages des connaissances. Et tout cela se conjugue avec la fluctuation des mouvements esthétiques et idéologiques, dans la relative autonomie de leurs sphères respectives.

Comment faire bouger les lignes ?.

Fort heureusement nous ne partons pas de rien. Des réflexions de fond ont tracé leur sillon et notre histoire culturelle qui n’’est pas à mythifier .est toutefois riches d’expériences.

Les analyses de Pierre Bourdieu, et les travaux des chercheurs, qui peu ou prou s’inscrivent dans sa lignée, demeurent, au-dela des mutations du dernier demi-siècle, précieuses pour tous ceux qui pensent le rapport art et culture dans une visée émancipatrice. Ces réflexions ont sédimenté la critique de l’élitisme. La culture n’est pas seulement l’ensemble des valeurs et connaissances par lesquelles l’humanité se dépasse elle-même, elle est le conditionnement social qui permet à une classe sociale d’établir et de perpétuer sa domination au nom du savoir, de la connaissance et du contrôle administratif qu’elle exerce en son nom.

A la différence d’une approche kantienne où l’homme a une aptitude universellement partagée à juger et à s’accorder sur le beau, Pierre Bourdieu met en lumière la genèse du jugement de goût en soulignant le poids des déterminations liées à l’origine sociale dans la formation des préférences. On oublie trop souvent que cette sociologie de la distinction s’est bâtie contre l’idéologie du don de nature ou du goût naturel. Face à ceux qui pensent que la sensibilité culturelle ou esthétique est une chose innée ou en tout cas inéluctable, la théorie de la légitimité culturelle s’est efforcée de montrer qu’il existe une correspondance statistique entre la hiérarchie des arts ou des genres et la hiérarchie sociale et scolaire des consommateurs ou des publics.

La politique et la culture sont consubstancielles. Extirper le sentiment profond que le corps social vit dans la conduite du monde, sous l’ordre des sachant et des non-sachant, est au cœur du combat pour la politisation et l’émancipation. L’apport de Jacques Rancière est en ce domaine est précieux.

S’appuyant sur Joseph Jacotot qui, voici deux siècles, s’oppose au principe qui désigne le maître comme celui qui détient les savoirs et les explique à une population qualifiée d’ignorante, Jacques Rancière démontre dans « Le maître ignorant » l’ actualité de cette expérience unique en son temps, qui s’apparente au principe qui régit aujourd’hui en vain les politiques sociales et culturelles prétendant réduire les inégalités. Il pose l’urgence d’ une autre manière de concevoir le développement culturel en misant sur les intelligences et les capacités de chacun à inventer ses propres instruments de jugement critique et d’émancipation et à se forger les outils de son propre cheminement.

La recherche de pistes alternatives n’est pas au regard des expériences un saut dans l’inconnu. Notre histoire culturelle est depuis un demi-siècle traversé par des tâtonnements sur ces thèmes.

L’utopie vilarienne, les premières maisons de la culture, le foisonnement de ciné-clubs, la culture et les comités d’entreprise, firent corps avec les espoirs de transformation de l’après-guerre. Comme ce fut souvent le cas chez nous, c’est cet art éminemment politique qu’est le théâtre, qui a joué un rôle idéologique fédérateur.

Le théâtre populaire conçu par les pionners de la décentralisation culturelle dès l’entre-deux guerres, puis amplifié par Vilar, qui avait l’ambition de faire aimer les grandes œuvres du patrimoine au plus grand nombre, a pris des rides mais demeure incontournable.

Mais la pratique descendante, pyramidale, qui n’était pas propre au champ culturel, du cheminement de l’artiste vers le peuple, suscite très tôt des interrogations. Bernard Dort dans ses Ecrits de Théâtre public relève que la particularité du théâtre brechtien ne serait rien s’il n’était avant tout dialogue avec son public compris non comme une collection d’individus qu’il s’agit de subjuguer et de séduire, mais d’ une collectivité qui a droit à la parole.. De manière assez brutale, je pense à Avignon 68 et au dramatique face à face entre Vilar et une contestation libertaire exigeant un théâtre plus engagé, c’est cette question des finalités de la démocratisation des pratiques culturelles qui hante depuis un demi-siècle la majorité des créateurs et des opérateurs culturels.

Francis Jeanson fut celui qui explicitera le plus finement le concept de développement culturel, qui permit d’interroger les rapports des institutions avec les non-publics et d’évacuer l’ utopique rapport direct de l’homme aux œuvres dont Malraux faisait l’alpha et l’oméga de toute approche culturelle.

L’appropriation des politiques culturelles était posée, néanmoins les obstacles ont perduré
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Où se trouve le cœur de la difficulté ? Dans une absence de sens donné aux politiques menées, même lorsqu’après 81,des moyens financiers furent dégagés. Les réseaux de l’éducation populaire ne furent pas réactivés, les luttes qui allaient au-dela du 1% à la culture ont été mises en sommeil. Le Parti communiste a joué alors un rôle certain dans la recherche de voies nouvelles. Sa reconnaissance du pluralisme culturel dans les années qui précédèrent 68 et le volontarisme culturel des collectivités qu’il dirigeait, fut une chance durant un temps. Sa trop grande centralité, puis son affaiblissement politique dans les milieux culturels ne lui ont pas permis finalement de dynamiser des pôles alternatifs.

Une grande politique d’éducation populaire demeure le passage obligé de toute démarche émancipatrice Une politique qui d’une part ne fait pas l’impasse sur l’art, respecte les chemins de la création, rompt avec une conception étriquée de la culture, sécurise le parcours de l’artiste, et, d’autre part, qui adosse cela à une démarche culturelle où le médiateur part des mots, des images, des sons et des envies du citoyen pour lui donner de la fierté sur ce qu’il produitr et du goût à s’approprier le travail créatif des autres, du plus simple au plus complexe.. C’est pour l’artiste et le médiateur assumer la tension positive et incontournable, entre un acte artistique, une œuvre qui peut heurter, diviser parce qu’elle questionne, remue des sensibilités et l’échange, la réflexion collective qui permettent un partage du sensible et ouvrent un processus d’émancipation. .

Les lieux qui subvertissent le cadre dominant sont heureusement nombreux.

Le fonds commun de ces expériences, fabriques, nouveaux territoires de l’art ou autres appellations, est leur originalité, la pertinence et la permanences d’actes artistiques cherchant à ouvrir des pistes insuffisamment explorées. Un besoin de renouvellement s’est peu à peu imposé. Pas en opposition ou à la place de l’existant, mais à côté. L’affichage d’ailleurs est trompeur. Des lieux dits alternatifs restent étriqués et tournent en rond. Alors que des artistes dans des institutions reconnues prennent des risques et ne campent pas dans le déjà fait.

En règle générale, le choix est de travailler sur plusieurs entrées, d’ offrir une diversité d’ approches, de jouer le croisement entre disciplines, de faire cohabiter, sans tomber dans la confusion, le travail artistique et des activités sociales ou associatives, de mêler amateurs et professionnels, et d’écouter, dialoguer dans un but d’appropriation du travail produit. De tels espaces suscitent des rencontres et des frictions. Il ne s’agit pas de convoquer les artistes pour réduire la fracture sociale mais d’inventer une hybridation entre les experts artistiques et les experts du quotidien, entre les artistes et la population, car sans cette hybridation, la bataille pour la création devient souvent abstraite.

Ces parcours me semblent aller à l’essentiel des défis d’aujourd’hui..

Ces lieux, certes, ne sont pas chose courante. Ils peuvent d’ailleurs être eux-mêmes guettés faute de sens par l’apolitisme, ou tout bonnement, parce qu’ils réussissent, être des outils de gentrification sous couvert de requalification urbaine.

Mais il est réconfortant et prometteur de voir des artistes s’intéresser aux représentations culturelles que les gens ont d’eux-mêmes et des autres , aux configurations symboliques qui les font agir ou subir,. Lorsque j’évoque les gens, je pense bien évidemment aux salariés, et tout particulièrement à ceux qui ne fréquentent rarement ou jamais une structure culturelle. Tout lieu culturel innovant se doit de penser ses rapports avec le monde du travail et ne pas se contenter de pester contre les billets vendus par les comités d’entreprise pour se rendre à Disneyland. Il est de même primordial de penser la diversité culturelle en combattant cet etnocentrisme dominant de nos institutions, et en travaillant auxx brassages nécessaires de cultures.

Quand on a à l’esprit la dureté des rapports salariaux, on comprend aisément comment vient l’idée que la culture est une corvée aussi pénible que le travail ! Je trouve très juste la formule d’Yves Clot : « on ne peut pas être en apnée dans son travail et souhaiter la respiration après lui ». On ne peut pas à la fois être stressé dans son travail, angoissé par la perspective d’en manquer et vouloir compenser cela par une sorte de créativité dans son temps « libre »..Tout le temps « hors travail » est commandé malheureusement chez beaucoup de salariés par le besoin de « faire le vide », et la culture, qui vise elle à regarder la vie avec d’autres yeux, n’apparaît alors que comme ce qui vient compliquer l’existence.

Des artistes prennent à bras le corps le problème. J’ai assisté voici trois semaines à Intimité de Nicolas Frize, qui vingt ans après une résidence artistique chez Renault, vient de récidiver chez PSA Saint-Ouen. Frize ne conduit pas ses interlocuteurs à sortir de l’usine et découvrir des spectacles qui ne sont pas les leurs. Le chemin est autre.10% des salariés de ce site ont avec lui travaillé sur les sons de l’usine, les ont inclus dans une orchestration, ont à côté de professionnels constitué un ensemble vocal, pour certains ont été instrumentistes ou récitants, le tout accompagné, en liaison avec le CE, le soir des représentations, d’une visite de l’usine, partiellement en activité, avec des ouvriers fiers de démontrer ce qu’était un travail productif aux presses de nos jours. Chaque artiste est singulier. On ne trouvera pas deux Nicolas Frize. En revanche nombreux sont ceux capables de nous surprendre.

La diversité. Lui donner vie, c’est travailler, lieu par lieu, en ne se contentant pas d’une programmation chatoyante, mais en sachant que pour tous ceux dont les ascendants subirent le colonialisme, la question de la reconstruction de l’image de soi est un quasi préalable à l’émancipation politique. Nous devons porter le regard et la critique dans les soubassements même du projet culturel portée par notre civilisation occidentale afin de lui donner une postérité vivable et de pouvoir la mettre enfin en conversation avec les autres cultures.

Nicolas Bourriaud, qui fut directeur du Palais de Tokyo à Paris, a développé une belle métaphore sur la « pluie culturelle » ; constatant que n’importe quel individu est aujourd’hui confronté à une véritable pluie d’objets culturels et de signes, il considère que tout projet qui veut s’adresser au plus grand nombre, doit s’efforcer, sans renoncement aucun, de ne pas balayer cette « pluie », de construire au contraire des rigoles, des dispositifs pour comprendre et capter les envies et s’en servir, faire accéder chacun à l’universalité humaine, faire partager le plus fort des émotions et contribuer à l’émancipation humaine.

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Voir en ligne : Penser l ’émancipation

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