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Rencontre

La gauche européenne et la transformation sociale : où en est-on à partir d’un point de vue marxiste ?

Alvaro Garcia Linera, vice-président de l’Etat plurinational de Bolivie

vendredi 25 avril 2014

En association avec l’Ambassade de l’Etat pluriculturel de Bolivie en France,
Pierre Laurent,
secrétaire national du PCF, président du Parti de la gauche européenne
et
Espaces Marx
ont organisé le mardi 8 avril 2014 une rencontre
avec Alvaro Garcia LINERA,, viceprésident de l’Etat plurinational de Bolivie
autour du thème :
La gauche européenne et la transformation sociale : où en est-on à partir d’un point de vue marxiste ?
avec la participation, en tant que discutants :
Etienne Balibar, philosophe
Razmig Keucheyan, sociologue
Michael Löwy, sociologue
André Tosel, philosophe

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Alvaro Garcia Linera

Compte rendu :

Patrice Cohen Seat accueille l’invité au nom d’Espaces Marx, avec une affirmation : on a besoin de cet échange, et une question : que faire ? En Europe l’idée dominante qui s’est imposée est que le souhaitable n’est pas possible. À quelles conditions et de quelle manière peut on construire un nouveau sentiment commun ?

A.G.Linera.
La situation de la gauche en Europe est dramatique. Que s’est il passé ?
Après la chute du mur de Berlin, la gauche, complexée, n’a pas su construire un méta-récit permettant de construire un horizon alternatif s’opposant au méta-récit de désespérance et de fatalisme du néolibéralisme.
Il y a 40 à 70 ans il y avait l’État social, maintenant le néolibéralisme domine, on assiste à un échec (temporaire ?) du mouvement social, du syndicalisme, de la pensée universaliste, du rayonnement intellectuel.
Quelles en sont les causes ? Les changements technologiques qui ont désorganisé la société, les échecs politiques, ne suffisent pas à expliquer et ne sont pas nouveaux. Aujourd’hui il s’agit d’une défaite intellectuelle et morale, l’horizon politique disparaît. À partir de l’échec de l’URSS on a perdu le sens et la direction de l’histoire, la volonté d’avenir, un sens du destin.
On ne lutte pas en général parce qu’on est dans une situation désespérante, mais parce qu’on croit à une possibilité d’alternative. Sans cela, il n’y a que des luttes fragmentées, déconnectées. On a besoin d’un méta-récit, et aujourd’hui celui qui règne c’est celui de la résignation qui a tué l’espoir.
Il ne faut pas que l’échec du « socialisme réel » nous laisse paralysés. Il est temps d’en faire le deuil, on a besoin d’une gauche sans complexes, même si les nouvelles générations doivent comprendre les erreurs pour ne pas les reproduire.
Quels efforts collectifs pour construire un nouvel horizon ? D’abord sortir de la croyance que le néolibéralisme est fatal et naturel. Il faut le dé-naturaliser, créer un nouveau sens commun. Il faut une méthode pour sortir de la démoralisation, mais il n’y a pas de recette. Tout ce que l’on peut dire c’est que dans les conditions d’aujourd’hui, cet horizon alternatif devra être pluriel, non homogène, différencié, discontinu.
Exemple de la Bolivie.
Partant d’une résistance appuyée sur une exigence commune (l’eau) et sur des forces nouvelles, fluctuantes, souples, une alliance de type nouveau est apparue, qui a permis de construire d’abord une hégémonie intellectuelle anti-néolibérale, puis après un soulèvement, un processus post néolibéral, (mais pas post capitaliste).
Pays de 10 millions d’habitants, plus de 36 nations indigènes, qui sont marginalisées depuis des centaines d’années, un mouvement ouvrier minier essentiellement. Un État faible : 150 coups d’État en 180 ans. Instabilité, fragmentation sociale. Dans les années 80, échec d’un gouvernement de gauche. De 1985 à 2005 s’installe un régime néolibéral total, qui privatise tout, déréglemente, dé-syndicalise aussi. Les centres ouvriers sont démantelés, remplacés par un réseau de petites unités, avec des ouvriers jeunes, précaires et sans expérience politique.
Dans les universités, le marxisme est discrédité ; le discours dominant prône la réduction de l’État etc. Ce discours entre dans le « sens commun ».
La Bolivie devient le modèle de l’ajustement structurel rapide et efficace. L’inflation est réduite très rapidement. Les fonds publics accumulés par l’État sont redistribués au privé. La situation est présentée comme devant durer « 1000 ans », et le récit prédit que la Bolivie va devenir la « Suisse de l’Amérique Latine ».
Mais quelque chose s’est produit entre 2000 et 2005. L’idéal « suisse » n’est pas atteint, la frustration s’installe.
C’est la privatisation de l’eau qui entraîne la première réaction forte. Elle ne vient pas du mouvement ouvrier très affaibli, mais de mobilisations locales, régionales, territoriales, qui s’étendent ensuite aux ouvriers agricoles puis se généralisent avec une demande commune : l’eau.
Ce qui s’est passé c’est une seule demande correspondant à un commun, reprise par des structures souples, mouvantes. Pour signifier cette différence d’avec le mouvement syndical, on l’appellera la multitude : Il y a un leadership, mais il est mouvant, il dépend des circonstances, il tourne. Des victoires locales deviennent régionales, puis nationales. Autrement dit, et on doit y être attentif, de nouvelles formes d’organisation ont émergé pour éveiller l’initiative.
Même si la question du salaire reste une revendication ouvrière importante, les ouvriers peuvent aussi se mobiliser pour l’eau, qui est un commun.
La guerre de l’eau gagnée a donné force et espoir pour d’autres luttes. Deux ou trois ans plus tard a commencé la guerre du gaz, pour la récupération des ressources naturelles. Là encore, la population s’est mobilisée autour d’un besoin plus collectif que le salaire.
La victoire contre le néolibéralisme est due à un soulèvement, qui a coûté 80 morts et plus de 500 blessés, mais elle a été rendue possible parce que avant, l’idéologie néolibérale avait été défaite partout, et d’autre idées s’étaient imposées, comme celle de nationalisation, de constituante.... Il y a donc eu une défaite intellectuelle avant la défaite politique. Un horizon alternatif avait émergé et s’est développé, pour former un nouveau sens commun. L’horizon intellectuel a été le préalable à l’horizon politique, la lutte contre l’aspect fatal et naturel du néolibéralisme est la tâche des intellectuels.
Ceci met en question la relation entre partis (ou la fonction politique) et syndicats (ou la fonction sociale). En Bolivie, les mouvements sociaux (y compris les forces indigènes) sont devenus des forces électorales.
Sont alors apparues des contradictions entre développement et protection de l’environnement. Il a fallu trouver un équilibre, et ce sont les communautés indigènes qui ont soit refusé certains projets de développement au nom de l’environnement, soit en ont accepté à condition que des précautions soient prises pour l’environnement.
Au total, la Bolivie a créé un processus de type post néolibéral, (mais pas post-capitaliste, ce qui ne peut pas se faire dans un seul pays) : avec contrôle des investissements étrangers, régime de l’impôt, transfert des ressources vers les plus vulnérables, et, à l’intérieur des règles du marché, régulation des prix en fonction de la valeur d’usage. L’État contrôle 40% du marché. Il y a donc eu des expropriations. Ce n’est pas le communisme, mais une économie de transition s’appuyant sur la vie communautaire, visant à diminuer la pauvreté, et à préserver les ressources. En s’appuyant sur les forces sociales pour aller de l’avant et faire « mieux » que le libéralisme.

Etienne Balibar
Note que l’exercice du pouvoir et l’exigence critique sont difficiles à mener de front, et que sa position est donc différente de celle de son interlocuteur. Le droit de regard réciproque est une condition de l’internationalisme.
Dans l’analyse de la mondialisation capitaliste (l’accumulation, la prédation et la mondialisation), il ajoute le capitalisme financier et l’économie de la dette d’une part et la dégradation de l’environnement d’autre part. Celle-ci ouvre une nouvelle opportunité au capitalisme, (capitalisme vert), face à laquelle il n’y a pas d’alternative cohérente.
La gauche et les gauches : sur toute l’Europe, la gauche est en déclin et n’existe plus en tant que force politique. Il reste des vestiges et quelques expériences. C’est une bonne chose car cette gauche était liée à des formes d’organisation qui n’existent plus et à des idéaux qui ne disent plus rien aux jeunes. L’histoire doit en faire table rase. Il faut inventer une forme nouvelle à partir de nos expériences. L’interregnum (Gramsci) peut conduire au pire. La désespérance est le symptôme du décalage entre la réalité et le vieux langage. Il nous faut donc reconstruire une gauche multiple, transnationale, au niveau de toute l’Europe, capable de proposer une alternative.
Peut on s’inspirer de l’Amérique latine ? Les expériences y sont diverses, et ce qui se passe au Brésil suggère que les gauches n’y sont pas en tellement meilleur état.

Razmig Keucheyon
La crise du capitalisme n’a pas bénéficié à la gauche, mais à la montée des forces de la réaction. Le PS passe au centre et la gauche radicale ne « prend » pas de façon significative. Pourquoi ?
Hypothèse n°1 ; La démocratie. Selon Lénine elle est le meilleur terreau du capitalisme. Mais il n’a pas vu que cela nécessite une dynamique économique. En cas de crise économique, le capitalisme ne peut plus répondre aux demandes démocratiques et utilise le surendettement et la surdité aux revendications. La baisse de démocratie se marque aussi par l’avalanche d’institutions non élues (Cour des comptes, banques centrales, etc.)
La gauche, qui est à l’origine de la démocratie, en a aussi bénéficié (à commencer par la sortie de la clandestinité). Actuellement, on n’en est pas encore à la clandestinité, mais à un fort rétrécissement de la démocratie institutionnelle, poussée au maximum au niveau de l’UE.
Hypothèse 2. notre embarras collectif face à l’Europe.
La gauche est traditionnellement internationaliste. Mais maintenant, c’est le capital qui s’est internationalisé et organisé en fonction. Face à l’Europe, qui est un projet de classe, où les institutions les moins démocratiques sont renforcées, les forces de gauche sont organisées essentiellement à l’échelon national. Il faut inventer un nouveau rapport entre le national et l’international.

Michael Löwy
Quelle leçon pouvons nous sans idéaliser tirer de l’expérience de la Bolivie ?
- une lutte contre la domination nord-américaine est possible (l’Europe fait le contraire)
- le pays s’est prononcé pour un socialisme du 21ème siècle, en s’appuyant sur la pensée de José Carlos Mariategui, loin de tout modèle. En Europe on tend à revenir au capitalisme du dix-neuvième siècle, ce contre quoi résiste la gauche européenne..
- il est évident que le socialisme du futur sera écologique (éco-socialisme) ce qui suppose de changer le système, option vers laquelle les avancées de la gauche européenne sont inégales
- le gouvernement bolivien s’est montré capable d’écouter le mouvement social et de rectifier des erreurs, alors que les gouvernements européens répondent avec mépris voir de la répression aux exigences populaires
La gauche européenne doit s’inspirer de l’expérience bolivienne en matière d’unité de la gauche antisystème, de coopération avec le mouvement social en respectant son autonomie et sa radicalité, de rejet des traités de libre échange, de vision anticapitaliste dans l’affrontement avec l’oligarchie, de centralité de l’écologie dans le projet socialiste.

André Tosel
les causes de la désespérance et de l’impuissance politique.
1) la structure en réseau complexe du capitalisme financier (ex. métropoles) lui permet de s’affranchir de tout contrôle, qui est la condition première de la démocratie ;
2) face à cela il faudrait un énorme mouvement populaire ;
3) Cela nécessite de créer un sentiment commun de solidarité vis à vis du monde, une conception du monde.
Le mouvement de résistance est recouvert par la désespérance, et la critique des gouvernements alimente le désinvestissement politique. Il faut donc trouver en Europe les communs s’opposant au commun du capital financier mondialisé (et face au consensus par résignation) : le bien commun à la base des principes d’égalité et d’individualité, le commun de la fonction travail. À l’heure actuelle, la conscience collective se forme dans des communautés (territoriales et autres).

Pierre Laurent

La présence de A.G. Linera à cette réunion est constitue une passerelle entre Europe et Amérique latine, ce qui est nécessaire pour notre travail politique.
1) la faiblesse de la gauche européenne nécessite de mesurer la violence destructrice de la domination capitaliste et de la crise. Il faut réaliser qu’on n’ira plus vers une stabilisation avec retour à l’ancien, mais la sortie de crise sera un bouleversement qui peut être positif ou négatif. Après les décennies de progrès social en Europe, le néolibéralisme vise à détruire tous les acquis sociaux pour amener les travailleurs européens au niveau de la compétition mondiale. L’exemple de la Grèce montre qu’il n’y a pas de limite basse (la famine réapparaît par endroits). La crise génère des divisions grandissantes accompagnées de ressentiments. D’où la tentation de se raccrocher à ce qu’on a contre « les autres ». Cela empêche l’émergence de convergences. Il est nécessaire de mieux comprendre les dominations. Les luttes actuelles sont défensives, sans la vision commune d’avenir qui est la condition pour sortir de cet état. Vision commune qu’il faut aussi se donner au niveau européen.
2) Il y a deux manières – toutes les deux justes - de voir la gauche européenne : un champ de ruines, un archipel de forces isolées et/ou de nombreuses forces vives, des forces nouvelles, jeunes à la recherche de quelque chose mais qui ne convergent pas spontanément, et avec lesquelles les partis ne savent pas dialoguer. Nous devons accepter la diversité de ces forces qui durera un certain temps. C’est un potentiel considérable. Trouver des formes de réseau plus souples et efficaces que les formes anciennes. Construire des convergences dans le respect de la diversité, pour inventer un modèle productif écologique, un nouveau modèle de développement.
La question démocratique est fondamentale (la dégradation va jusqu’à des gouvernements non élus dans certains pays d’Europe). En France, il y a ultra-présidentialisme. La loi se fait à l’Élysée et plus au parlement. Aujourd’hui, état d’alerte en Europe qui a pourtant été le berceau de la démocratie.
3) L’Europe fait à la fois grandir ces tendances antidémocratiques et l’espoir d’intégration. Nous n’avons pas investi assez tôt cette bataille, l’Europe est resté un impensé. Le Parti de la gauche européenne date de 2004 seulement, et on paye actuellement ce retard. La question européenne est incontournable lorsque l’on veut penser l’alternative. Si on ne travaille pas de façon plus internationaliste, il n’y aura pas d’avenir pour le communisme.

Réponse de Linera

Le rôle de la gauche n’est pas d’inventer l’avenir mais de trouver les chemins dans l’action populaire, ses exigences. C’est là que se trouvent les clés.
La crise de la gauche est mondiale. L’alternative sera planétaire, mais impulsée de façon différente selon les pays. Il faut voir à la fois la lutte de la gauche et les éléments qui lui permettent de se reconstituer, c’est-à-dire ce que réclament tous ceux qui se mobilisent.
Il y a une insatisfaction générale, pour des raisons différentes. Le rôle de la gauche n’est pas d’inventer l’avenir mais de trouver les chemins pour permettre l’action de la population. Il faut trouver le langage des gens à travers leurs attentes, leurs frustrations, leurs actions. C’est seulement ainsi qu’on pourra trouver les phrases correctes.
En Bolivie, l’idée d’une assemblée constituante (pour éviter la guerre civile) est venue d’en bas.
Il ne faut pas inventer mais trouver, expliciter, condenser, faire émerger. Si la notion d’avant garde est mauvaise, il ne faut pas tomber dans l’inverse, dans l’impuissance et attendre que les gens fassent tout. Le rôle des partis politiques est donc d’expliciter après avoir vu surgir les besoins.
Que faire ? Peut être n’entendons-nous pas les questions parce que nous avons les anciennes réponses qui ne sont pas celles d’aujourd’hui ? Il faut savoir être attentifs aux surprises, il faut savoir apprendre. On a besoin de modestie pour écouter le nouveau langage qu’il est de notre responsabilité d’articuler, afin de ne pas séparer la base de « l’avant garde ».
Démocratie et capitalisme : les choses ont changé depuis Lénine et la démocratie devient un obstacle au capitalisme. Surtout, quand la démocratie devient une méthode pour mettre en avant le commun, elle ne légitime plus le capitalisme mais ouvre la voie au communisme, vu comme une gestion de la production du commun. Il n’y a pas de définition de la démocratie car elle émerge des luttes.

Rapport rédigé par Janine Guespin

Voir en ligne : La vidéo

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